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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN FRANCE.

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on ne faisait point de narration suivie, car la gaieté interrom-pait souvent le discours. Fatigués enfin de ce long repos , nousvoulûmes faire quelque chose. Bientôt nous séparant en deuxbandes, selon les âges, les uns demandèrent à grands cris lejeu la paume; les autres, une table et des des. Pour moi,je fus le premier à donner le signal du jeu de paume , car jel'aime, tu le sais, autant que les livres. D'un autre côté, monfrère Domnicius, homme rempli de grâce et d'enjouement,s'était emparé des dés, les agitait, et frappait de son cornet,comme s'il eût sonné de la trompette, pour appeler à lui lesjoueurs. Quant à nous, nous jouâmes beaucoup avec la fouledes écoliers, de manière à ranimer, par cet exercice salutaire,la vigueur de nos membres engourdis par un trop long repos.I/illustre Philimathius lui-même, comme dit le poète de Man-toue ;

Jusus et ipse manujuvenum tentare laborem,

se mêla constamment aux joueurs de paume. Il y réussissaittrès-bien quand il était plus jeune; mais comme il était fortsouvent repoussé du milieu , l'on se tenait debout, par lechoc du joueur qui courait; comme d'autres fois, s'il entraitdans l'arène, il ne pouvait ni couper le chemin, ni éviter lapaume volant devant lui ou tombant sur lui, et que, renverséfréquemment, il ne se relevait quavec peine de sa chute ma-lencontreuse, il fut le premier à séloigner de la scène du jeu ,poussant des soupirs, et fort échauffé ; cet exercice lui avaitfait gonfler les fibres du foie, et il éprouvait des douleurspoignantes. Je m'arrêtai tout aussitôt, pour faire l'acte de cha-rité de cesser en même temps que lui, et d'éviter ainsi à notrefrère l'embarras de sa fatigue. Nous nous assîmes donc de nou-veau , et bientôt la sueur le força à demander de l'eau pour selaver le visage ; on lui en présenta et en même temps une ser-viette chargée de poils , qui, nettoyée de sa saleté de la veille,était par hasard suspendue sur une corde, tendue par unepoulie devant la porte à deux battants de la petite maison duportier. Tandis qu'il séchait à loisir ses joues : « Je voudrais,» me dit-il, que lu dictasses pour moi un quatrain sur l'étoffe» qui me rend cet office. Soit, lui répondis-je. Mais,» ajouta-t-il, que mon nom soit contenu dans ces vers. » Jelui répliquai que ce qu'il demandait était faisable. « Eh

» bien, reprit-il, dicte donc. » Je lui dis alors en souriant :o Sache cependant que les Muses s'irriteront bientôt, si je» veux me mêler à leur chœur au milieu de tant de témoins. » Il reprit alors très-vivement, et cependant avec politesse(car c'est un homme de feu et une source inépuisable de bonsmots) : « Prends plutôt garde, seigneur Sollius, qu'Apollon» ne s'irrite bien davantage, si tu tentes de séduire en secret» et seul ses chères élèves. » Tu peux juger quels applaudisse-ments excita cette réponse rapide et si bien tournée. Alors, etsans plus de retard, j'appelai son secrétaire, qui était toutprès, ses tablettes à la main, et je lui dictai le quatrain quevoici :

«Un autre matin, soit en sortant d'un bain chaud, soit» lorsque la chasse échauffe le front, puisse le beau Philima-» thius trouver encore ce linge pour sécher son visage tout» mouillé, afin que l'eau passe de son front dans cette toison» comme dans le gosier d'un buveur! »

A peine votre Epiphanius avait-il écrit ces vers qu'on nousannonça que l'heure était venue, que l'cvéque sortait de saretraite, et nous nous levâmes aussitôt....

Sidoine était alors évêque, et sans doute plusieursde ceux qui laccompagnaient au tombeau de saintJusl et à celui du consul Syagrius, qui participaientavec lui à la célébration de loflice divin et au jeude paume, au chant des psaumes et au goût despetits vers, étaient évêques comme lui.

Nous voilà, messieurs, au terme de la premièrequestion que nous nous sommes posée : nous ve-nons de considérer létat social de la Gaule civile etreligieuse, romaine et chrétienne, au v e siècle. Ilnous reste à étudier létat moral de la même époque,les idées, les croyances, les sentiments qui lagi-taient, en un mot la vie intérieure et intellectuelledes hommes. Ce sera lobjet de notre prochaineréunion.