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TROISIÈME LEÇON.
par exemple, de sainl Hilaire, évêque d’Arles, et desaint Loup, évêque deTroyes, au commencementdu v' siècle.
Saint Hilaire se levait de grand matin : il habi-tait toujours dans la ville; dès qu’il était levé, qui-conque voulait le voir était reçu ; il écoutait lesplaintes, accommodait les différends, faisait I’oflicede juge de paix. Il se rendait ensuite à l’église, cé-lébrait l'office , prêchait, enseignait, quelquefoisplusieurs heures de suite. Rentré chez lui, il pre-nait son repas, et pendant ce temps on lui faisaitquelque lecture pieuse; ou bien il dictait, et sou-vent le peuple entrait librement et venait écouter.Il travaillait aussi des mains, tantôt filant pour lespauvres, tantôt cultivant les champs de son église.Ainsi s’écoulait sa journée, au milieu du peuple,dans des occupations graves , utiles , d’un intérêtpublic, qui avaient, à chaque heure, quelque ré-sultat.
La vie de saint Loup n'était pas tout à fait lamême; ses mœurs étaient plus austères, son acti-vité moins variée; il vivait durement, et la rigiditéde sa conduite, l’assiduité de ses prières étaientsans cesse célébrées par ses contemporains. Aussiexerçait-il plus d’ascendant par son exemple géné-ral que par le détail de ses actions : il frappait l’i-magination des hommes, à ce point que, selon unetradition dont la vérité importe assez peu, puisque,vraie ou fausse, elle révèle également l’opinion con-temporaine, Attila, en quittant la Gaule, l’emmenaavec lui jusqu’au bord du Rhin, jugeant que laprésence d’un si saint homme protégerait son ar-mée. Saint Loup était d’ailleurs d’un esprit cultivéet portait au développement intellectuel un intérêtactif. Il s’inquiétait dans son diocèse des écoles etdes lectures pieuses; il protégeait tous ceux qui cul-tivaient les lettres ; et lorsqu’il fallut aller combattredans la Grande-Bretagne les doctrines de Pélage, cefut sur son éloquence et sa sainteté, en même tempsque sur celle de saint Germain d’Auxerre, que leconcile de 429 s’en remit du succès.
Que dirai-je de plus, messieurs? les faits parlentclairement; entre les grands seigneurs de la sociétéromaine et les évêques, il n’est pas difficile de direoù était la puissance, à qui appartenait l’avenir.
J’ajouterai un seul fait, indispensable pour com-pléter ce tableau de la société gauloise au v c siècleet de son singulier état.
Les deux classes d’hommes, les deux genres devie et d’activité que je viens de mettre sous vos yeux,n’étaient pas toujours aussi distincts, aussi séparés
(1) Philimalhius.
qu’on serait tenté de le croire, et que leur différencepourrait le faire présumer. De grands seigneurs :\peine chrétiens, d’anciens préfets des Gaules, deshommes du monde et de plaisir devenaient souventévêques. Ils finissaient même par y être obligés, s’ilsvoulaient prendre part au mouvement moral de l’é-poque, conserver quelque importance réelle, exer-cer quelque influence active. C’est ce qui arrivaSidoine Apollinaire, comme à beaucoup d’autres.Mais, en devenant évêques, ces hommes ne dé-pouillaient pas complètement leurs habitudes, leursgoûts; le rhéteur, le grammairien, le bel esprit,l’homme du monde et de plaisirs, ne disparais-saient pas toujours sous le manteau épiscopal; etles deux sociétés, les deux genres de mœurs se mon-traient quelquefois bizarrement rapprochées. Voiciune lettre de Sidoine, exemple et monument cu-rieux de celte étrange alliance. Il écrit à son amiEriphius ;
Sidoine, à son cher Eriphius , salut .
Tu es toujours le même, mon cher Eriphius; jamais ni lachasse , ni la ville, ni les champs ne t'attirent si fortement quel’amour des lettres ne te retienne encore... Tu me prescris det’envoyer les vers que j’ai faits à la prière de ton beau-père (1),cet homme respectable qui, dans la société de ses égaux, vitégalement prêt à commander ou à obéir. Mais comme tu dé-sires savoir en quel lieu et à quelle occasion ont été faits cesvers, afin de mieux comprendre celte œuvre de peu de valeur,ne t’en prends qu’à toi-même si la préface est plus longue quel’ouvrage.
Nous nous étions réunis au sépulcre de saint Just (2), tandisque la maladie t’empêchait de te joindre à nous. On avait,avant le jour, fait la procession annuelle, au milieu d’uneimmense population des deux sexes, que ne pouvaient con-tenir la basilique et la crypte, quoique entourées d'immensesportiques. Après que les moines et les clercs eurent, en chan-tant alternativement les psaumes avec une grande douceur,célébré Matines, chacun se retira de divers côtés, pas très-loin cependant, afin d'être tout prêts pour Tierce, lorsque lesprêtres célébreraient le sacrifice divin. Les étroites dimen-sions du lieu, la foule qui se pressait autour de nous, et lagrande quantité de lumières nous avaient suffoqués ; la pesantevapeur d’une nuit encore voisine de l’été, quoique attiédiepar la première fraîcheur d’une aurore d’automne, avait en-core réchauffé cette enceinte. Tandis que les diverses classesde la société se dispersaient de tous côtés, les principauxcitoyens allèrent se rassembler autour du tombeau du consulSyagrius, qui n’était pas éloigné de la portée d’une flèche.Quelques-uns s’étaient assis sous l’ombrage d’une treille forméede pieux qu’avaient recouverts les pampres verdoyants de lavigne ; nous nous étions étendus sur un vert gazon embaumédu parfum des fleurs. La conversation était douce, enjouée,plaisante; en outre (ce qui est le plus agréable), il n’étaitquestion ni des puissances, ni des tributs; nulle parole quipût compromettre , et personne qui pût être compromis. Qui-conque pouvait raconter en bons termes une histoire intéres-sante, était sûr d’être écouté avec empressement. Toutefois,
(2) Évêque de Lyon , vers la fin du iv* siècle. On célébrait sa fête le2 septembre.