QUATRIÈME LEÇON. 163
que cette activité, cette vive et vaste correspon-dance. Les moyens matériels manquaient; les rou-tes étaient peu nombreuses, périlleuses; il fallaitporter bien loin les questions, attendre bien long-temps les réponses; il fallait que le zèle actif, quela patience immobile ne s’épuisassent point; il fal-lait enfin cette persévérance dans les besoins mo-raux, qui est de tout temps une vertu rare, et quipeut seule suppléer à l’imperfection des institu-tions.
Du reste les institutions commençaient à naîtreet à se régulariser parmi les chrétiens de la Gaule.A la première moitié du v* siècle appartient la fon-dation de la plupart des grands monastères des pro-vinces méridionales. On attribue à saint Castor,évêque d’Apt jusque vers -422, celui de Saint-Faus-tin à Nîmes, et'un autre dans son diocèse. Vers lemême temps, Cassien fondait à Marseille celui deSaint-Victor; saint Honorât et saint Caprais celuide Lérins, le plus célèbre du siècle, dans une desîles d’Hières; un peu plus tard naquirent celui deCondat ou Saint-Claude en Franche-Comté, celuide Grigny dans le diocèse de Vienne, et plusieursautres de moindre importance. Le caractère primitifde ces monastères gaulois a été tout autre que celuides monastères orientaux. En Orient, les monastèresont eu surtout pour but l’isolement et la contem-plation; les hommes qui se retiraient dans la Thé-baide voulaient échapper aux plaisirs, aux tenta-tions, à la corruption de la société civile ; ils voulaientse livrer seuls, hors de tout commerce social, auxélans de leur imagination et aux rigueurs de leurconscience. Ce ne fut que plus tard qu’ils se rappro-chèrent dans les lieux où ils s’étaient d’abord dis-persés, et d’anachorètes ou solitaires, devinrentcénobites, Koinaon!, vivant en commun. En Occi-dent, et malgré l’imitation de l’Orient, les mo-nastères ont eu une autre origine ; ils ont commencépar la vie commune, par le besoin, non de s’isoler,mais de se réunir. La société civile était en proie àtoutes sortes de désordres; nationale, provinciale oumunicipale, elle se dissolvait de toutes parts; toutcentre, tout asile manquait aux hommes qui vou-laient discuter, s’exercer, vivre ensemble; ils entrouvèrent un dans les monastères ; la vie mo-nastique n’eut ainsi, en naissant, ni le caractèrecontemplatif, ni le caractère solitaire; elle fut aucontraire très-sociale, très-active; elle alluma unfoyer de développement intellectuel ; elle servitd’instrument à la fermentation et à la propagationdes idées. Les monastères du midi de la Gaule sontles écoles philosophiques du christianisme : c’est làqu’on médite, qu’on discute, qu’on enseigne; c’estdelà que partent les idées nouvelles, les hardiesses
de l’esprit, les hérésies. Ce fut dans les abbayes deSaint-Victor et de Lérins que toutes les grandesquestions sur le libre arbitre, la prédestination, lagrâce, le péché, originel, furent le plus vivementagitées, et que les opinions pélagiennes trouvèrent,pendant cinquante ans, le plus d’aliment et d’ap-pui.
Vous le voyez, messieurs, l’état intellectuel de lasociété religieuse et celui de la société civile ne sau-raient se comparer : d’une part, tout est décadence,langueur, inertie; de l’autre, tout est mouvement,ardeur, ambition, progrès. Quelles sont les causesd’un tel contraste? Il faut savoir d’où provenait,comment s’entretenait, pourquoi s’aggravait chaquejour, entre les deux sociétés, une différence si écla-tante : par là seulement nous parviendrons à bienconnaître, à bien comprendre leur état moral.
11 y a, je crois, au fait que je viens de signaler,deux grandes causes : 1° la nature même des sujets,des questions, des travaux intellectuels dont s’occu-paient les deux sociétés; 2” la liberté très-inégaledes esprits dans l’une et dans l’autre.
La littérature civile, si je puis me servir de cetteexpression, n’offre guère, à cette époque, dans lesGaules, que quatre sortes d’hommes et d’ouvrages :des grammairiens, des rhéteurs, des chroniqueurs etdes poètes, poètes non pas en grand, mais en petit,des faiseurs d’épithalames, d’inscriptions, de de-scriptions, d’idylles, d’églogues. Voilà sur quels sujetss’exerçait alors ce qui restait de l’esprit romain.
La littérature chrétienne est tout autre. Elleabonde en philosophes, en politiques, en orateurs :elle remue les plus grandes questions, les plus pres-sants intérêts. Je vais mettre sous vos yeux, en ayanttoujours soin de me renfermer dans la Gaule,quelques noms propres et quelques titres, le tableaucomparé des principaux écrivains et des principauxouvrages des deux littératures. Vous tirerez vous-mêmes les conséquences.
Je n’ai garde, vous le pensez bien, de prétendreici à une énumération biographique ou littérairetant soit peu complète. Je n’indique que les nomset les faits les plus apparents.
Parmi les grammairiens dont la littérature civileest chargée, je nommerai : 4° Agrœtius ou Agritius,professeur à Bordeaux, vers le milieu du iv e siècle,et de qui il nous reste un traité ou fragment de traitésur la propriété et la différence de la langue latine;ce sont des synonymes latins, par exemple, tempe-rantia, temperatio et temperïes; percussus et per-culsus; l’auteur appuie sur des exemples tirés desmeilleurs écrivains, Cicéron, Horace, Térence, Tile-Live, etc., les distinctions qu’il établit. 2" Urbicus,aussi professeur à Bordeaux, célèbre surtout par sa