CINQUIÈME LEÇON.
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controverse, ce qu’elle en fit, et à quel point elle leslaissa.
Je vous demande, messieurs, votre plus scrupu-leuse attention, surtout dans l’examen des faits mo-raux auxquels la question se rattache : ils sont diffi-ciles à bien reconnaître, à énoncer avec précision;je voudrais que rien ne leur manquât en clarté et encertitude, et à peine ai-je le temps de les montreren passant.
Le premier, celui qui fait le fond de toute la que-relle, c’est la liberté, le libre arbitre, la volontéhumaine. Pour connaître exactement ce fait, il fautle dégager de tout élément étranger, le réduire stric-tement à lui-même. C’est, je crois, faute de ce soinqu’on l’a si souvent mal compris; on ne s’est pointplacé en face du fait de la liberté, et de celui-làseul ; on l’a vu et décrit, pour ainsi dire, pêle-mêleavec d’autres faits qui lui tiennent de très-près dansla vie morale, mais qui n’en diffèrent pas moinsessentiellement. Par exemple, on a fait consister laliberté humaine dans le pouvoir de délibérer et dechoisir entre les motifs d’action ; la délibération etle jugement qui la suit ont été considérés commel’essence du libre arbitre. Il n’en est rien. Ce sontlà des actes d’intelligence et non de liberté; c’estdevant l’intelligence que comparaissent les différentsmotifs d’action, intérêts, passions, opinions ou au-tres; elle les considère, les compare, les évalue, lespèse, et enfin les juge. C’est là un travail prépara-toire, qui précède l’acte de volonté, mais ne le con-stitue en aucune façon. Quand la délibération a eulieu, quand l’homme a pris pleine connaissance desmotifs qui se présentent à lui, et de leur valeur,alors survient un fait tout nouveau, tout différent,le fait de la liberté; l’homme prend une résolution,c’est-à-dire commence une série de faits qui ont enlui-même leur source, dont il se regarde commel’auteur, qui naissent parce qu’il le veut, qui nenaîtraient pas s’il ne voulait pas , qui seraient au-tres s’il les voulait produire autrement. Écartez toutsouvenir de la délibération intellectuelle, des mo-tifs connus et appréciés; concentrez votre pensée etcelle de l’homme qui prend une résolution sur lemoment même où il la prend, où il dit : « Je veux,je ferai, » et demandez-vous, demandez-lui à lui-même s’il ne pourrait pas vouloir et faire autre-ment. A coup sûr, vous répondrez, il vous répon-dra : a Oui. » Ici se révèle le fait de la liberté : ilréside tout entier dans la résolution que prendl’homme à la suite de la délibération : c’est la réso-lution qui est l’acte propre de l’homme, qui subsistepar lui et par lui seul; acte simple, indépendantde tous les faits qui le précèdent ou l’entourent;identique dans les circonstances les plus diverses ;
toujours le même, quels que soient ses motifs et sesrésultats.
L’homme voit cet acte, messieurs, tout commeil le produit ; il se sait libre ; il a conscience de saliberté. La conscience est cette faculté qu’a l’hommede contempler ce qui se passe en lui, d’assister àsa propre existence, d’être, pour ainsi dire, spec-tateur de lui-même. Quels que soient les faits quis’accomplissent dans l’homme, c’est par le fait deconscience qu’ils se révèlent à lui; la conscience at-teste la liberté, comme la sensation, comme la pen-sée ; l’homme se voit, se sait libre, comme il se voit,comme il se sait sentant, rélléchissant, jugeant. Ona souvent essayé, on essaye encore aujourd’hui d’é-tablir, entre ces faits divers, je ne sais quelle in-égalité de clarté, de certitude; on s’élève contre cequ’on appelle la prétention d’introduire dans lascience des faits inouïs, obscurs, les faits de con-science : la sensation, la perception, dit-on, voilàqui est clair, avéré; mais les faits de conscience, oùsont-ils? quels sont-ils? Je ne crois pas avoir besoind’insister longtemps, messieurs : la sensation, laperception sont des faits de conscience tout commela liberté : l'homme les aperçoit de la même ma-nière, avec le même degré de lumière et de certi-tude. Il peut prêter son attention à certains faits deconscience plutôt qu’à certains autres, et oublierou méconnaître ceux qu’il ne regarde point : l’opi-nion à laquelle je fais allusion dans ce moment enest la preuve; mais quand il s’observe d’une manièrecomplète, quand il assiste, sans en rien perdre, auspectacle de sa vie intérieure, il a peu de peine àse convaincre que toutes les scènes se passent sur lemême théâtre, et lui sont connues au même titre,par la même voie.
Je désire, messieurs, que le fait de la libertéhumaine, ainsi réduit à sa nature propre et dis-tinctive , demeure bien présent à votre pensée, carsa confusion avec d’autres faits limitrophes, maisdifférents, a été l’une des principales causes detrouble et de débat dans la grande controverse dontnous avons à nous occuper.
Un second fait également naturel, également uni-versel, a joué dans cette controverse un rôle consi-dérable.
En même temps que l’homme se sent libre, qu’ilse reconnaît la faculté de commencer, par sa volontéseule, une série de faits, en même temps il recon-naît que sa volonté est placée sous l’empire d’unecertaine loi qui prend, selon les occasions auxquelleselle s’applique, des noms différents, loi morale,raison, bon sens, etc. Il est libre; mais, dans sapropre pensée, sa liberté n’est point arbitraire; il| en peut user d’une façon insensée, injuste, coupa-