CINQUIÈME LEÇON.
l’acte libre, l’influence des circonstances indépen-dantes de la volonté est immense; mais c’est là lechamp où elle s’exerce ; le fait intérieur placé entrela délibération et l’action extérieure, le fait de la li-berté reste le même, et s’accomplit pareillement aumilieu des éléments les plus divers.
J’arrive au quatrième et dernier des grands faitsmoraux qu’il est indispensable de bien connaîtrepour comprendre l’histoire du pélagianisme. J’enpourrais énumérer beaucoup d’autres; mais ils sontde moindre importance; ils découlent évidemmentde ceux que je mets ici en lumière, et je n’ai pas letemps de m’y arrêter.
Certains changements, certains événements mo-raux s’accomplissent et se déclarent dans l’hommesans qu’il en rapporte l’origine à un acte de sa vo-lonté, sans qu’il s’en reconnaisse l’auteur.
Au premier aspect, l’assertion étonne peut-êtrequelques personnes; permettez-moi, messieurs, del’éclaircir d’avance par l’exemple de faits analogues,mais plus fréquents, qui ont lieu dans le domainede l’intelligence, et sont plus faciles à saisir.
Il n’y a personne à qui il ne soit arrivé de cher-cher laborieusement quelque idée, quelque souve-nir ; de s’endormir au milieu de cette recherchesans y avoir réussi, et le lendemain, à son réveil,d’atteindre sur-le-champ au but. Il n’y a point d’é-colier qui, ayant commencé à étudier sa leçon, nese soit couché sans la savoir, et le matin, en se le-vant , ne l’ait apprise presque sans travail. Je pour-rais citer beaucoup de faits de ce genre; je choisisces deux-là comme les plus incontestables et les plussimples.
J’en tire cette seule conséquence : indépendam-ment de l’activité volontaire et réfléchie de la pen-sée, un certain travail intérieur et spontané s’ac-complit dans l’intelligence de l’homme, travail quenous ne gouvernons pas, dont nous ne contemplonspas le cours, et pourtant réel et fécond.
Il n’y a rien là d’étrange : chacun de nous apporteen naissant une nature intellectuelle qui lui est pro-pre. L’homme gouverne et modifie, perfectionne oudégrade par sa volonté son être moral; mais il ne lecrée point; il l’a reçu, et l’a reçu doué de certainesdispositions individuelles, d’une force spontanée.La diversité native des hommes, sous le point devue moral comme sous le point de vue physique,n’est pas contestable. Or, de même que la naturephysique de chaque homme se développe spontané-ment et par sa propre vertu, de même, quoiqu’àun degré fort inégal, il s’opère dans la nature intel-lectuelle, mise en mouvement par ses relations avecle monde extérieur ou par la volonté de l’hommelui-même, un certain développement involontaire,
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inaperçu, et, pour me servir d’un mot dont je nevoudrais pas qu’on tirât aucune conséquence, maisqui exprime figurément ma pensée, je ne sais queltravail de végétation qui porte naturellement desfruits.
Ce qui arrive dans l’ordre intellectuel, messieurs,arrive également dans l’ordre moral. Certains faitssurviennent dans l’intérieur de lame humaine,qu’elle ne s’attribue pas, dont elle ne se rend pasraison par sa propre volonté; certains jours, à cer-tains moments elle se trouve dans un autre état mo-ral que celui où elle s’était laissée, où elle se con-naissait. Elle ne remonte pas jusqu’à la source deses changements; elle n’y a point assisté et ne sesouvient pas d’y avoir concouru. En d’autres termes,l’homme moral ne se fait pas lui-même tout entier;il a le sentiment que des causes, des puissances ex-térieures à lui, agissent sur lui et le modifient àson insu ; il y a pour lui, dans sa vie morale commedans l’ensemble de sa destinée, de l’inexplicable, del’inconnu.
Et il n’est pas nécessaire, pour se convaincre dece fait, d’avoir recours à ces grandes révolutionsmorales, à ces changements subits, éclatants, quel’âme humaine peut quelquefois éprouver, mais aux-quels l’imagination des narrateurs ajoute beaucoup,et qu’il est difficile de bien apprécier. Il suffit, jecrois, de regarder en soi-même pour y découvrirplus d’un exemple de ces modifications involontai-res; et chacun de vous, en observant sa vie inté-rieure, reconnaîtra sans peine, si je ne m’abuse,que les vicissitudes, les développements de son êtremoral ne sont pas tous le résultat, soit d’actes de savolonté, soit de circonstances extérieures qu’il con-naisse et qui les lui expliquent.
Tels sont, messieurs, les principaux faits morauxauxquels se rapporte la controverse pélagienne ; lesvoilà sans aucun mélange d’événements historiques,de circonstances particulières, tels que nous leslivre la nature humaine, simple, universelle. Vousvoyez sur-le-champ que, de ces faits seuls, toujoursabstraction faite de tout élément spécial et acciden-tel, résulte une multitude de questions, et que plusd’un grand débat peut s’élever à leur sujet. Et d’a-bord , on peut en contester la réalité : ils ne cou-rent pas tous également ce péril; le fait de la libertéhumaine, par exemple, est plus évident, plus irré-sistible qu’aucun autre; on l’a méconnu cependant;on peut tout méconnaître ; il n’y a point de bornesau champ de l’erreur.
En admettant même ces faits, en les reconnais-sant , on peut se tromper sur la place que chacunoccupe, sur le rôle que chacun joue dans la vie mo-rale; on peut mesurer inexactement leur étendue,