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CINQUIÈME LEÇON.
crois, comme logicien, en niant une conséquencequi semble découler invinciblement de ses idées,d’une part, sur l’impuissance et la corruption dela volonté humaine, de l’autre, sur’ la nature del’intervention et de la prescience divine. Mais lasupériorité d’esprit de saint Augustin le sauva, encette occasion, des erreurs où l’eût précipité lalogique, et il fut inconséquent précisément à causede sa haute raison. Permettez-moi, messieurs , d’in-sister un moment sur ce fait moral qui seul expliqueles contradictions de tant de beaux génies : j’enprendrai un exemple tout près de nous, et l’un desplus frappants. La plupart d’entre vous ont lu, àcoup sûr, le Contrat social de Rousseau : la souve-raineté du nombre, de la majorité numérique, est,vous le savez, le principe fondamental de l’ouvrage,et Rousseau en suit longtemps les conséquencesavec une inflexible rigueur; un moment arrive ce-pendant où il les abandonne, et les abandonne avecéclat : il veut donner à la société naissante ses loisfondamentales, sa constitution; sa haute intelli-gence l’avertit qu’une telle œuvre ne peut sortir dusuffrage universel, de la majorité numérique, de lamultitude : « II faudrait des dieux, dit-il, pourdonner des lois aux hommes... Ce n’est point magis-trature, ce n’est point souveraineté... C’est unefonction particulière et supérieure, qui n’a rien decommun avec l’empire humain (1) ; » et le voilà quifait intervenir un législateur unique, un sage;violant ainsi son principe de la souveraineté dunombre pour recourir à un principe tout différent,à la souveraineté de l’intelligence, au droit de laraison supérieure.
Le Contrat social, messieurs, et presque tous lesouvrages de Rousseau, abondent en contradictionspareilles, et elles sont peut-être la preuve la pluséclatante du grand esprit de l’auteur.
Ce fut par une inconséquence de même natureque saint Augustin repoussa hautement la prédes-tination qu’on lui imputait. D’autres à sa suite, dia-lecticiens subtils et étroits, poussèrent sans hésiterjusqu’à cette doctrine et s’y établirent : pour lui,dès qu’il l’aperçut, éclairé par son génie, il dé-tourna la vue, et sans rebrousser tout à fait chemin,prit son vol dans un autre sens en refusant absolu-
ment d’abolir la liberté. L’Église fit comme saintAugustin : elle avait adopté ses doctrines sur lagrâce, et condamné à ce titre les pélagiens et lessemi-pélagiens; elle condamna pareillement les pré-destinations, enlevant ainsi à Cassien, à Fauste età leurs disciples, le prétexte à la faveur duquel ilsavaient repris quelque ascendant. Le semi-pélagia-nisme ne fit plus dès lors que décliner : saint Cé-saire, évêque d’Arles, reprit contre lui, au com-mencement du vi' siècle, la guerre que saint Au-gustin et saint Prosper lui avaient faite : en 529, lesconciles d’Orange et de Valence le condamnèrent :en 530, le pape Boniface II le frappa à son tourd’une sentence d’anathème, et il cessa bientôt, pourlongtemps du moins, d’agiter les esprits. Le pré-destinatianisme eut le même sort.
Aucune de ces doctrines, messieurs, n’avait en-fanté une secte proprement dite : elles ne s’étaientpoint séparées de l’Église ni constituées en sociétéreligieuse distincte; elles n’avaient point d’organi-sation, point de culte : c’étaient de pures opinions,débattues entre des hommes d’esprit; plus ou moinsaccréditées, plus ou moins contraires à la doctrineofficielle de l’Église, mais qui ne la menacèrent ja-mais d’un schisme. Aussi de leur apparition et desdébats quelles avaient suscitées, il ne resta guèreque certaines tendances, certaines dispositions in-tellectuelles, non des sectes ni des écoles véritables.On rencontre à toutes les époques, dans le coursde la civilisation européenne : 1“ des esprits préoc-cupés surtout de ce qu’il y a d’humain dans notreactivité morale, du fait de la liberté, et qui se rat-tachent ainsi aux pélagiens; 2° des esprits surtoutfrappés de la puissance de Dieu sur l’homme, del’intervention divine dans l’activité humaine, et en-clins à faire disparaître la liberté humaine sous lamain de Dieu : ceux-là tiennent aux prédeslinatiens;3° entre ces deux tendances se place la doctrine gé-nérale de l’Église, qui s’efforce de tenir compte detous les faits naturels, de la liberté humaine et del’intervention divine, nie que Dieu fasse tout dansl’homme, que l’homme puisse tout sans le secoursde Dieu, et s’établit ainsi, avec plus de raison peut-être que de conséquence scientifique, dans ces ré-gions du bon sens, vraie patrie de l’esprit humainqui y revient toujours après avoir erré de toutesparts (post longos errores).
(4) Contrat social, liv. u, chap. vu.