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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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SIXIÈME

survivra éternellement à la société dont elle est née.Cependant, sous cette forme si imparfaite, au milieude ce bizarre mélange didées et de faits si souventmal compris et mal liés, les livres du moyen âgesont des monuments très-remarquables de lactivitéet de la richesse de lesprit humain ; on y rencontrebeaucoup de vues fortes et originales; les questionsy sont souvent sondées dans leurs dernières profon-deurs; des éclairs de vérité philosophique, de beautélittéraire, brillent à chaque instant au sein de cesorageuses ténèbres. Le minerai est brut dans cettemine, mais il contient beaucoup de métal et mériteencore dêtre exploité.

Les écrits des v° et vi* siècles ont dailleurs uncaractère et un intérêt particulier : cest le moment lancienne philosophie expire, commence lathéologie moderne; lune se transforme pourainsi dire dans lautre; certains systèmes devien-nent des dogmes, certaines écoles des sectes. Cesépoques de transition sont dune grande impor-tance, et peut-être, sous le point de vue historique,les plus instructives de toutes. Ce sont les seules apparaissent rapprochés et en présence certainsfaits, certains états de lhomme et du monde, quine se montrent ordinairement quisolés et séparéspar des siècles; les seules par conséquent il soitfacile de les comparer, de les expliquer, de les lierentre eux. Lesprit humain, messieurs, nest quetrop disposé à marcher dans une seule route, à nevoir les choses que sous un aspect partiel, étroit,exclusif, à se mettre lui-même en prison ; cestdonc pour lui une bonne fortune que dêtre con-traint, par la nature même du spectacle placé sousses yeux, à porter de tous côtés sa vue, à embras-ser un vaste horizon, à contempler un grand nom-bre dobjets différents, à étudier les grands problè-mes du monde sous toutes leurs faces et dans leursdiverses solutions.

Cest surtout dans le midi de la Gaule que ce ca-ractère du v' siècle se manifeste avec évidence. Vousavez vu quelle activité y régnait dans la société re-ligieuse, entre autres dans les monastères de Lérinset de Saint-Victor, foyer de tant dopinions hardies.Tout ce mouvement desprit ne venait pas du chris-tianisme : cétait dans les mêmes contrées, dans laLyonnaise, dans la Viennoise, la Narbonnaise,lAquitaine, que lancienne civilisation, sur son dé-clin, sétait, pour ainsi dire, concentrée et conser-vait encore le plus de vie : lEspagne, lItalie mêmeétaient à cette époque beaucoup moins actives quela Gaule, beaucoup moins riches en études et enécrivains. Peut-être faut-il attribuer surtout ce-

(!) Tertullien , de animâ, c. v,vn,

(2) Amobe, advereut gcntes , 1, n.

LEÇON. 181

sultat au développement quavait pris dans ces pro-vinces la civilisation grecque, et à linfluence pro-longée de sa philosophie : dans toutes les grandesvilles de la Gaule méridionale, à Marseille, à Arles,à Aix, à Vienne, à Lyon même, on entendait, onparlait la langue grecque ; il y avait à Lyon , sousCaligula, dans VAthanacum, temple consacré à cetemploi, des exercices littéraires en grec; et au com-mencement du vi c siècle, lorsque saint Gésaire,évêque dArles, engagea les fidèles à chanter avecles clercs, en attendant le sermon, une portion dupeuple chantait en grec. On trouve, parmi les Gau-lois distingués de cette époque, des philosophes detoutes les écoles grecques; tel est mentionné commepythagoricien, tel autre comme platonicien, telcomme épicurien, tel comme stoïcien. Les écritsgaulois des iv° et v e siècles, entre autre celui dontje vais vous entretenir, le traité de la nature delâme, de Mamert Claudien, citent des passages etdes noms de philosophes quon ne rencontre pointailleurs. Tout atteste, en un mot, que, sous lepoint de vue philosophique comme sous le point devue religieux, la Gaule romaine et grecque, aussibien que la chrétienne, était, à cette époque, en Oc-cident du moins, la portion la plus animée, la plusvivante de lempire. Aussi est-ce que la transi-tion de la philosophie païenne à la théologie chré-tienne, du monde ancien au monde moderne, estle plus clairement empreinte, et se laisse le mieuxobserver.

Dans ce mouvement des esprits, la question dela nature de lame nétait pas nouvelle ; dès le t" siè-cle, et dans tous les siècles, on la voit débattue en-tre les docteurs de lÉglise, et la plupart se pro-noncent en faveur de la matérialité : les passagesabondent; j a en citerai quelques-uns qui sont posi-tifs. Tertullien dit expressément :

La corporalité de lâme brille aux yeux des nôtres dansl'Evangile. I/àme d'un homme souffre aux enfers; elle estplacée au milieu de la flamme ; elle sent à la langue une dou-leur cruelle, et elle impîore, de la main dune âme plus heu-reuse, une goutte d'eau... Tout cela nest rien sans le corps;l'être incorporel est libre de toute espèce de chaîne, étrangerà toute peine comme à tout plaisir, car cest par le corps quelhomme est puni ou jouit (1).

Quel homme ne voit, dit Arnobe, que ce qui est simple etimmortel ne peut connaître aucune douleur (2)?

Nous concevons, dit saint Jean de Damas, des êtres incor-porels et invisibles de deux façons, les uns par essence, lesautres par grâcej les uns comme incorporels par nature, lesautres comme ne létant que relativement et par comparaisonavec la grossièreté de la matière. Ainsi, Dieu est incorporel parnature ; quant aux anges , aux démons et aux âmes {humaines),on ne les appelle incorporels que par grâce et en les compa-rant à la grossièreté de la matière (5).

(3) Saint Jean de Damas, de ortkodoxa fidc, 1. n , c. tu, xii.