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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN FRANCE.

Je pourrais multiplier à linfini ces citations;toutes prouveraient que la matérialité de lâme était,dans les premiers siècles, une opinion, non-seule-ment admise, mais dominante.

LÉglise cependant tendait visiblement à en sor-tir. Les Pères font un effort continuel pour se repré-senter lâme autrement que comme matérielle. Laphrase que je viens de citer de saint Jean de Da-mas, en est déjà une preuve; vous voyez quil éta-blit, entre les êtres matériels, une certaine distinc-tion. Les Pères philosophes entrent dans la mêmevoie, et tentent dy marcher plus avant. Origène,par exemple, sétonne que lâme matérielle puisseavoir des idées de choses immatérielles, et arriverà une vraie science : il en conclut quelle possèdeune certaine immatérialité relative, cest-à-direque, matérielle par rapport à Dieu, seul être vrai-ment spirituel, elle ne lest pas par rapport auxchoses de la terre, aux corps visibles et gros-siers (1).

Tel avait été le cours des idées au sein de la phi-losophie païenne; dans ses premiers essais domineaussi la croyance à la matérialité de lâme, et enmême temps un certain effort progressif pour con-cevoir lame sous un aspect plus élevé, plus pur :les uns en font un air, un souffle; les autres veulentque ce soit un feu ; tous travaillent à épurer, à raf-finer, à spiritualiser la matière, dans lespoir dar-river au but ils aspirent. Le même désir, lamême tendance, existaient dans lÉglise chrétienne;cependant lidée de la matérialité de lâme étaitplus générale parmi les docteurs chrétiens dui"au iv e siècle, que parmi les philosophes païens,à la même époque. Cest contre les philosophespaïens, et au nom dun intérêt religieux, que cer-tains Pères soutiennent cette doctrine; ils veulentque lâme soit matérielle pour quelle puisse êtrerécompensée ou punie, pour quen passant à uneautre vie elle se trouve dans un état analogue à celui elle a été sur la terre; enfin, pour quelle nou-blie point combien elle est inférieure à Dieu, et nesoit jamais tentée de ségaler à lui.

A la fin du iv* siècle, une sorte de révolution so-père, sur ce point, dans le sein de lÉglise; la doc-trine de limmatérialité de làme, de la différenceoriginelle et essentielle des deux substances, y ap-paraît, sinon pour la première fois, du moins bienplus positivement, bien plus précisément quil né-tait arrivé jusqualors. Elle est professée et soute-nue : 1° en Afrique, par saint Augustin dans sontraité de quantitate animas; 2 en Asie, par Némé-

(1) Origène, de principiis, 1 .1 , c. i; 1. h , c. il.

(3) Je me suis servi du texte de la lettre de Fauste, insérée dans lédition

sius, évêque dEmèse, qui a écrit un ouvrage très-remarquable sur la nature de lhomme (* tpt <purtv;urlfairev) ; 3° en Gaule, par Mamert Claudien, denaturâ anima. Renfermés dans lhistoire de la civi-lisation gauloise, ce dernier est le seul dont nousayons à nous occuper.

Voici à quelle occasion il fut écrit. Un hommequi vous est déjà connu, Fauste, évêque de Riez,exerçait, dans lÉglise gauloise, une grande in-fluence; Rreton, comme Pélage, il était venu,on ne sait pourquoi, dans le midi de la Gaule; ilse fit moine dans labhaye de Lérins, et en 433 ilen devint abbé. Il y institua une grande école,il recevait les enfants de parents riches, et les fai-sait élever, leur enseignant toutes les sciences dutemps. Il sentretenait souvent, avec ses moines, dequestions philosophiques, et était remarquable, àce quil paraît, par son talent dimprovisation. Vers462 il devint évêque de Riez. Je vous ai parlé dela part quil prit à lhérésie semi-pélagienne, et deson livre contre les prédestinatiens. Cétait un es-prit actif, indépendant, un peu brouillon, et tou-jours empressé à se mêler de toutes les querellesqui sélevaient. On ne sait quelle circonstance ap-pela son attention sur la nature de lâme : il entraite à la fin dune longue lettre philosophique,adressée à un évêque, et plusieurs autres ques-tions sont débattues ; il se déclare pour la matéria-lité, et rédige ainsi ses principaux arguments :

1» Autres sont les choses invisibles, autres les choses incorporclle*.

2o Tout ce qui est créé est matière, saisissable par le créa-teur, et corporel.

3o Làme occupe un lieu : 1° Elle est enfermée dans uncorps { 2° elle n'est point partout se porte sa pensée ; 5<> ellenest du moins que se porte sa pensée; 4° elle est distinctede scs pensées qui varient et passent tandis qu'elle est perma-nente et identique ; 5o elle sort du corps à la mort et y rentrepar la résurrection; témoin, Lazare; 6<>la distinction de lEn-fer et du Paradis, des peines et des récompenses éternelles,prouve que, même après la mort, les âmes occupent un lieuet sont corporelles.

4o Dieu seul est incorporel, parce quil est insaisissable etpartout répandu (2).

Ces propositions, présentées dune manière fermeet précise, sont, du reste, très-peu développées; etquand lauteur entre dans quelques détails, il lesemprunte en général à la théologie, aux récits et àl'autorité des livres saints.

La lettre de Fauste circula sans porter son nomet fit quelque bruit. Mamert Claudien, frère desaint Mamert, évêque de Vienne, et prêtre lui-

I du traité de naturd animes , de Mamert Claudien , publié avee des notesdAndré Schott et de Gaspard Barth, à Zuickaw, en 1652.