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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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SIXIÈME

CUlicr; mais Je même que Dieu csl tout entier dans tout l'uni-vers , de même làme est tout entière dans tout le corps. Dieune remplit point, de la plus petite partie de lui-même , la pluspetite partie du monde, et de la plus grande, la plus grande ;il est tout entier dans chaque partie, et tout entier dans letout ; de même làme ne réside point, par parties, dans les di-verses parties du corps ; ce nest point une partie de lâme quisent par lœil et une autre qui anime le doigt : làme tout en-tière vit dans lœil et voit par lœil ; l ame tout entière animele doigt et sent par le doigt (1).

VI.

Lâme qui sent dans le corps, quoiquelle sente par des or-ganes visibles , sent invisiblement. Autre chose est lœil, autrechose la vue ; autre chose sont les oreilles, autre chose louïe ;autre chose les narines, autre lodorat ; autre chose la bouche,autre le goût ; autre chose la main , autre le tact. Nous dis-tinguons par le tact ce qui est chaud ou froid , mais nous netouchons pas la sensation du tact, et elle nest ni chaude, nifroide. Autre est l'organe par lequel nous sentons , et la sen-sation que nous sentons (2).

A coup sûr, messieurs, ni lélévation, ni la pro-fondeur ne manquent à ces idées ; elles feraient hon-neur à tous les philosophes de tous les temps; etrarement la nature propre de lâme, et son unité,ont été vues de plus près, et décrites avec plus deprécision. Je pourrais citer beaucoup dautres pas-sages remarquables soit par la finesse des aperçus,soit par lénergie de la discussion, quelquefois mêmepar une profonde émotion morale et une véritableéloquence.

Eh bien ! voici deux paragraphes qui sont du mêmehomme, du même temps, dans le même livre. Ma-mert Claudien répond à largument de Fauste, quiveut que lâme soit formée de lair : il raisonne danslancienne théorie, qui considérait lair, le feu, laterre et leau comme les quatre éléments essentielsde la nature :

Le feu , dit-il, est évidemment un élément supérieur à lair,tant par la place quil occupe que par sa puissance. Cest ceque prouve le mouvement du feu terrestre qui, avec unerapidité presque incompréhensible, et par son élan naturel,remonte vers le ciel comme vers sa patrie. Si cette preuve nesuffisait pas, en voici une autre : lair séclaire par la présencedu soleil , cest-à-dire du feu, et tombe dans les ténèbres parson absence. Et ce qui est une raison encore plus puissante,cest que l'air subit laction du feu et se réchauffe, tandis quele feu ne subit point laction de lair, et nen est point refroidi.Lair peut être enfermé et retenu dans des vases ; le feu ,jamais. La prééminence du feu est donc clairement incontes-table. Or, cest du feu (de la lumière) que nous vient la facultéde la vue, faculté commune à lhomme et aux animaux , etdans laquelle même certains auimaux irraisonnables surpassentlhomme en énergie et en finesse. Si donc, comme on ne peutle nier, la vue vient du feu, et si làme, comme tu le penses,est faite de lair, il sensuit que lœil de lanimal est, quant à sasubstance, supérieur en dignité à làme de lhomme (5).

(t) Liv. m, ch. ii,p. 16*.

(S) Liv. i,ch, vi, p, 5t.

Gl'IZOT,

LEÇON.

Cette confusion savante tles faits matériels et desfaits intellectuels, cette tentative détablir je ne saisquelle hiérarchie de mérite et de rang entre les élé-ments, pour en déduire des conséquences philosophi-ques, ne rappellent-elles pas lenfance de la scienceet des méditations de lesprit humain?

Voici en faveur de limmatérialité de lâme un autreargument qui ne vaut pas mieux, quoique moins bi-zarre en apparence :

Tout être incorporel est supérieur, en dignité de nature,à un être corporel; tout être non resserré dans un certainespace à un être localisé ; tout être indivisible à un être divi-sible. Or, si le créateur souverainement puissant et souverai-nement bon, n'a pas créé , comme il devait le faire , unesubstance supérieure au corps et semblable à lui, c'est qu'iln'a pas voulu ou qu'il n'a pas pu. S'il a voulu et n'a pas pu, latoute-puissance lui a manqué ; s'il a pu et n'a pas voulu(pensée qui, à elle seule, est un crime), ce ne peut être quepar jalousie. Or, il ne se peut que la souveraine puissance nepuisse pas , ni que la souveraine bonté soit jalouse. Donc il apu et voulu créer lêtre incorporel ; donc il la créé (4).

Avais-je tort tout à lheure, messieurs, en vousparlant de ces étranges rapprochements, de ce mé-lange de hautes vérités et derreurs grossières, devues admirables et de conceptions ridicules, qui ca-ractérise les écrits de cette époque? Encore celui deMamert Claudien est-il un de ceux de tels con-trastes sont le plus rares.

Vous en connaissez maintenant assez pour en ap-précier le caractère : pris dans son ensemble, cestun ouvrage plus philosophique que théologique, etdans lequel cependant le principe religieux domine.Je dis que le principe religieux y domine, car lidéede Dieu est le point de départ de toute la discussion :lauteur ne commence point par observer et décrireles faits humains, spéciaux, actuels, pour remonterprogressivement à la Divinité : Dieu est pour lui lefait primitif, universel, évident, la donnée fonda-mentale à laquelle se rapportent et doivent se coor-donner toutes choses : il descend toujours de Dieuà lhomme et de la nature divine déduit la nôtre.Cest bien évidemment à la religion, non à la science,quil emprunte cette méthode. Mais, ce point cardinalune fois établi, ce procédé logique une fois convenu,cest dans la philosophie quil puise, en général, etses idées et sa façon de les exposer; son langage estcelui de lécole, non de lÉglise; il en appelle à laraison, non à la foi; on sent en lui, tantôt lacadé-micien, tantôt le stoïcien, plus souvent le platonLcien, mais toujours le philosophe, nullement le prê-tre, quoique le chrétien ne disparaisse jamais.

Ainsi éclate, messieurs, le fait que jai indiqué en

(3) Liv. i, clt. ix » p. 38.

(4) Liv. i, ch, v, p, SG,

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