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SIXIÈME
CUlicr; mais Je même que Dieu csl tout entier dans tout l'uni-vers , de même l’àme est tout entière dans tout le corps. Dieune remplit point, de la plus petite partie de lui-même , la pluspetite partie du monde, et de la plus grande, la plus grande ;il est tout entier dans chaque partie, et tout entier dans letout ; de même l’àme ne réside point, par parties, dans les di-verses parties du corps ; ce n’est point une partie de l’âme quisent par l’œil et une autre qui anime le doigt : l’àme tout en-tière vit dans l’œil et voit par l’œil ; l ame tout entière animele doigt et sent par le doigt (1).
VI.
L’âme qui sent dans le corps, quoiqu’elle sente par des or-ganes visibles , sent invisiblement. Autre chose est l’œil, autrechose la vue ; autre chose sont les oreilles, autre chose l’ouïe ;autre chose les narines, autre l’odorat ; autre chose la bouche,autre le goût ; autre chose la main , autre le tact. Nous dis-tinguons par le tact ce qui est chaud ou froid , mais nous netouchons pas la sensation du tact, et elle n’est ni chaude, nifroide. Autre est l'organe par lequel nous sentons , et la sen-sation que nous sentons (2).
A coup sûr, messieurs, ni l’élévation, ni la pro-fondeur ne manquent à ces idées ; elles feraient hon-neur à tous les philosophes de tous les temps; etrarement la nature propre de l’âme, et son unité,ont été vues de plus près, et décrites avec plus deprécision. Je pourrais citer beaucoup d’autres pas-sages remarquables soit par la finesse des aperçus,soit par l’énergie de la discussion, quelquefois mêmepar une profonde émotion morale et une véritableéloquence.
Eh bien ! voici deux paragraphes qui sont du mêmehomme, du même temps, dans le même livre. Ma-mert Claudien répond à l’argument de Fauste, quiveut que l’âme soit formée de l’air : il raisonne dansl’ancienne théorie, qui considérait l’air, le feu, laterre et l’eau comme les quatre éléments essentielsde la nature :
Le feu , dit-il, est évidemment un élément supérieur à l’air,tant par la place qu’il occupe que par sa puissance. C’est ceque prouve le mouvement du feu terrestre qui, avec unerapidité presque incompréhensible, et par son élan naturel,remonte vers le ciel comme vers sa patrie. Si cette preuve nesuffisait pas, en voici une autre : l’air s’éclaire par la présencedu soleil , c’est-à-dire du feu, et tombe dans les ténèbres parson absence. Et ce qui est une raison encore plus puissante,c’est que l'air subit l’action du feu et se réchauffe, tandis quele feu ne subit point l’action de l’air, et n’en est point refroidi.L’air peut être enfermé et retenu dans des vases ; le feu ,jamais. La prééminence du feu est donc clairement incontes-table. Or, c’est du feu (de la lumière) que nous vient la facultéde la vue, faculté commune à l’homme et aux animaux , etdans laquelle même certains auimaux irraisonnables surpassentl’homme en énergie et en finesse. Si donc, comme on ne peutle nier, la vue vient du feu, et si l’àme, comme tu le penses,est faite de l’air, il s’ensuit que l’œil de l’animal est, quant à sasubstance, supérieur en dignité à l’àme de l’homme (5).
(t) Liv. m, ch. ii,p. 16*.
(S) Liv. i,ch, vi, p, 5t.
Gl'IZOT,
LEÇON.
Cette confusion savante tles faits matériels et desfaits intellectuels, cette tentative d’établir je ne saisquelle hiérarchie de mérite et de rang entre les élé-ments, pour en déduire des conséquences philosophi-ques, ne rappellent-elles pas l’enfance de la scienceet des méditations de l’esprit humain?
Voici en faveur de l’immatérialité de l’âme un autreargument qui ne vaut pas mieux, quoique moins bi-zarre en apparence :
Tout être incorporel est supérieur, en dignité de nature,à un être corporel; tout être non resserré dans un certainespace à un être localisé ; tout être indivisible à un être divi-sible. Or, si le créateur souverainement puissant et souverai-nement bon, n'a pas créé , comme il devait le faire , unesubstance supérieure au corps et semblable à lui, c'est qu'iln'a pas voulu ou qu'il n'a pas pu. S'il a voulu et n'a pas pu, latoute-puissance lui a manqué ; s'il a pu et n'a pas voulu(pensée qui, à elle seule, est un crime), ce ne peut être quepar jalousie. Or, il ne se peut que la souveraine puissance nepuisse pas , ni que la souveraine bonté soit jalouse. Donc il apu et voulu créer l’être incorporel ; donc il l’a créé (4).
Avais-je tort tout à l’heure, messieurs, en vousparlant de ces étranges rapprochements, de ce mé-lange de hautes vérités et d’erreurs grossières, devues admirables et de conceptions ridicules, qui ca-ractérise les écrits de cette époque? Encore celui deMamert Claudien est-il un de ceux où de tels con-trastes sont le plus rares.
Vous en connaissez maintenant assez pour en ap-précier le caractère : pris dans son ensemble, c’estun ouvrage plus philosophique que théologique, etdans lequel cependant le principe religieux domine.Je dis que le principe religieux y domine, car l’idéede Dieu est le point de départ de toute la discussion :l’auteur ne commence point par observer et décrireles faits humains, spéciaux, actuels, pour remonterprogressivement à la Divinité : Dieu est pour lui lefait primitif, universel, évident, la donnée fonda-mentale à laquelle se rapportent et doivent se coor-donner toutes choses : il descend toujours de Dieuà l’homme et de la nature divine déduit la nôtre.C’est bien évidemment à la religion, non à la science,qu’il emprunte cette méthode. Mais, ce point cardinalune fois établi, ce procédé logique une fois convenu,c’est dans la philosophie qu’il puise, en général, etses idées et sa façon de les exposer; son langage estcelui de l’école, non de l’Église; il en appelle à laraison, non à la foi; on sent en lui, tantôt l’acadé-micien, tantôt le stoïcien, plus souvent le platonLcien, mais toujours le philosophe, nullement le prê-tre, quoique le chrétien ne disparaisse jamais.
Ainsi éclate, messieurs, le fait que j’ai indiqué en
(3) Liv. i, clt. ix » p. 38.
(4) Liv. i, ch, v, p, SG,
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