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CIVILISATION EN FRANCE.
question; de l’autre, quelles bizarres et absurdesconceptions pouvaient s’allier, à cette époque, auxidées les plus élevées et les plus justes.
Comme beaucoup Je choses que j’ai énoncées dans ce débat,dit Mamert Claudien , sont éparses et pourraient ne pas êtreretenues facilement, je les veux rapprocher, resserrer, etplacer, pour ainsi dire, en un seul point, sous les yeux del’esprit :
lo Dieu est incorporel ; Pâme humaine est l'imago de Dieu ,car l’homme a été fait à l'image et ressemblance de Dieu ; orun corps ne peut êlre l'imaged’un être incorporel ; donc Pâmehumaine, qui est l'image de Dieu , est incorporelle.
2» Tout ce qui n’occupe pas un lieu déterminé est incorpo-rel. Or, Pâme est la vie du corps , et , dans le corps vivant,chaque partie vit autant que le corps entier. Il y a donc, danschaque partie du corps, autant de vie que dans le corps en-tier, et l’âme est celte vie. Ce qui est aussi grand dans la partieque dans le tout, et dans un petit espace que dans un grand,n’occupe point de lieu. Donc Pâme n'occupe point de lieu. Cequi n'occupe point de lieu n'est pas corporel ; donc Pâme n'estpas corporelle.
3o L'âme raisonne, et la faculté de raisonner est inhérenteà la substance de l'âme. Or la raison est incorporelle, et netient point de place dans l'espace. Donc l’âme est incorporelle.
4° La volonté de l'âme est sa substance même, et quandl'âme veut, elle est toute volonté. Or la volonté n'est pas uncorps; donc l'âme n'est pas un corps.
5o De même la mémoire est une capacité qui n'a rien delocal ; elle ne s'élargit pas pour se souvenir de plus de choses;elle ne se rétrécit pas quand elle se souvient de moins dechoses; elle se souvient immatériellement même des chosesmatérielles. Et quand Pâme se souvient, elle se souvient toutentière; elle est toute souvenir. Or le souvenir n’est pas uncorps ; donc l'âme n'est pas un corps.
60 Le corps sent l'impression du tact dans la partie où il esttouché ; Pâme tout entière sent l'impression , non par le corpstout entier, mais par une partie du corps. Une sensation de cegenre n’a rien de local ; or ce qui n’a rien de local est incor-porel ; donc Pâme est incorporelle.
7« Le corps ne se rapproche ni ne s'éloigne de Dieu ; l’âmes'en approche et s’en éloigne sans changer de place ; doncPâme n'est pas un corps.
80 Le corps se meut à travers un lieu , d'un lieu à un autre;Pâme n'a point de mouvement semblable; donc Pâme n'estpoint corps.
9o Le corps a longueur, largeur et profondeur ; et ce qui n'ani longueur, ni largeur, ni profondeur, n'est point corps. L’âmen'a rien de pareil ; donc elle n'est poiut corps.
10° Il y a, dans tout corps , la droite, la gauche , le haut,le bas , le devant, le derrière ; il n'y a, dans Pâme , rien desemblable ; donc l'âme est incorporelle ( 1 ).
Voici quelques-uns des principaux développe-ments apportés à l’appui de ces propositions :
I.
Tu dis qu'autre chose est l'âme , autre chose la pensée delame : tu devrais plutôt dire que les choses auxquelles pensePâme.... ne sont pas l'âme ; mais la pensée n'est pas autrechose que Pâme elle-même. L'âme, dis-tu, se repose à ce
(1) Liv. m, ch. xiv, p. 204-202.
(2) Liv. i, ch. xxiv, p. 83.
(3) Liv. m , ch. îx, p. 187-188.
point qu'elle ne pense rien du tout. Cela n'est pas vrai ; Pâmepeut changer de pensée, mais non pas ne pas penser du tout.Que signifient nos rêves sinon que, même lorsque le corps estfatigué et plongé dans le sommeil , Pâme ne cesse pas depenser? Ce qui te trompe grandement sur l'état de Pâme, c'estque tu crois qu'autre chose est l'âme, autre chose sont ses fa-cultés. Ce que Pâme pense est un accident, mais ce qui penseest la substance même de Pâme ( 2 ).
II.
L'âme voit par l’entremise du corps ce qui est corporel, etpar elle-même ce qui est incorporel. Sans l’entremise du corps,elle ne voit rien de ce qui est corporel, coloré, étendu ; maiselle voit la vérité, et la voit d’une vue immatérielle.... Si,comme tu le prétends, l'âme, corporelle elle-même et enferméedans un corps extérieur, peut voir par elle-même un objetcorporel , rien ne lui est, à coup sûr, plus facile à voir quel'intérieur de ce corps où elle est enfermée. Eh bien , allons ,dispose-toi, mets-toi tout entier à l’œuvre; dirige, sur tesentrailles et sur toutes les parties de ton corps, celte vuecorporelle de Pâme , comme lu l’appelles; dis-nous commentest disposé le cerveau , où repose la masse du foie, comment
lient la rate. quels sont les détours et la contexture des
veines, les origines des nerfs. Quoi donc ! tu nies que lu
sois obligé de répondre sur de telles choses : et pourquoi lenies-tu ? Parce que Pâme ne peut voir directement et par elle-même les choses corporelles. Pourquoi donc ne le peut-ellepas, elle qui n'est jamais sans penser, c’est-à-dire sans voir ?Parce que nul ne peut voir, sans l'entremise de la vue corpo-relle, les objets corporels. Or, Pâme, qui voit par elle-mêmecertaines choses, mais non les choses corporelles, voit doncd’une vue incorporelle : or, un être incorporel peut seul voird’une vue incorporelle ; donc l’âme est incorporelle (3).
III.
Si Pâme est corps, qu'est-ce donc que Pâme appelle son corps,sinon elle-même ? Ou l'âme est corps , et dans ce cas elle a tortde dire mon corps, elle devrait bien plutôt dire moi, puisquec'est là elle-même ; ou si Pâme a raison de dire mon corps ,comme nous le pensons, elle n'est pas corps (4).
IV.
Ce n'est pas sans raison qu’on dit que la mémoire est com-mune aux hommes et aux animaux ; les cigognes et les hiron-delles reviennent à leur nid , les chevaux à leur écurie ; leschiens reconnaissent leur maître. Mais comme l'âme des ani-maux, quoiqu'elle retienne l’image des lieux , n’a pas la con-naissance de son être propre, ils demeurent bornés au sou-venir des objets corporels qu'ils ont connus par les sens ducorps; et privés de l’œil de Pesprit, ils ne sauraient voir, non-seulement ce qui est au-dessus d’eux , mais eux-mêmes (5).
V.
On nous adresse un syllogisme formidable et qu'on croitinsoluble : Pâme , nous dit-on, est où elle est, et n’est pas oùelle n’est pas. On espère nous faire dire , soit qu’elle est par-tout, soit qu'elle n’est nulle part : car alors, pense-t-on , sielle était partout, elle serait Dieu ; si elle n’était nulle part,elle ne serait pas. L'âme n'est point tout entière dans le monde
(4) Liv. i, ch. xvi, p. 65.
I (3) Liv. I, ch. xxi, p. 63.