CIVILISATION EN FRANCE.
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Pour les lier de nouveau entre eux, pour en for-mer de nouveau une société, et pour tirer de celtesociété un gouvernement, il fallut recourir à d’au-tres principes, à d’autres institutions. Dissoutecomme la société romaine, la société germaine nefournit de même, à celle qui lui succéda, que desdébris.
J’espère, messieurs, que ces mots : société dissoute,société qui périt, ne vous font point illusion, et quevous en démêlez le véritable sens. Une société 11e sedissout que parce qu’une société nouvelle fermenteet se forme dans son sein ; c’est là le travail cachéqui tend à en séparer les éléments, pour les faireentrer dans de nouvelles combinaisons. Une telledésorganisation révèle que les faits sont changés, queles relations et les dispositions des hommes ne sontplus les mêmes, que d’autres principes, d’autresformes s’apprêtent à y présider. Ainsi, en disant qu’auvi“ siècle, par les résultats de l’invasion, l’anciennesociété, tant romaine que germaine, fut dissoutedans la Gaule, nous disons que par les mêmes causes,à la même époque, sur le même territoire, la sociétémoderne commençait.
Il n’y a pas moyen, messieurs, de démêler ni decontempler clairement ce premier travail ; toute ori-gine, toute création est profondément cachée, et nese manifeste au dehors que plus tard , quand elle adéjà fait de grands progrès. Cependant on peut lapressentir; et il importe que vous sachiez, dès au-jourd’hui, ce qui fermentait et naissait sous cettedissolution générale des deux éléments de la sociétémoderne; j’essayerai de vous en donner une idée enpeu de mots.
Le premier fait qui se laisse entrevoir à cetteépo-queest une certaine tendance vers le développementde la royauté. On s’est souvent prévalu de la royautébarbare au profit de la royauté moderne, à grandtort, je crois : au iv' et au xvii' siècle, ce mol ex-prime deux institutions, deux forces profondémentdiverses. Il y avait bien chez les Barbares quelquesgermes d’hérédité royale, quelques traces d’un ca-ractère religieux inhérent à certaines familles, des-cendues des premiers chefs de la nation, des hérosdevenus dieux. Nul doute cependant que le choix,l’élection ne fût alors la principale origine de laroyauté, et que le caractère de chefs guerriers nedominât dans les rois barbares.
Lorsqu’ils furent transportés sur le territoire ro-main, leur situation changea. Ils y trouvèrent uneplace vide, celle des empereurs. Il y avait là un pou-voir, des titres, une machine de gouvernement, queles Barbares connaissaient, dont ils avaient admirél’éclat, dont ils comprirent très-vite l'efficacité ; ilsdevaient être fort tentésde se les approprier. Tel fut
aussi le but de tous leurs efforts. Ils se révèlent àchaque pas : Clovis, Childebert, Gontran, Chilpéric,Clotaire, travaillent incessamment à se parer desnoms, à exercer les droits de l’empire; ils voudraientdistribuer leurs ducs, leurs comtes, comme les em-pereurs distribuaient leurs consulaires, leurs correc-teurs, leurs présidents ; ils essayent de rétablir toutce système d’impôts, de recrutement, d’administra-tion, qui tombe en ruine. En un mot, la royautébarbare, étroite et grossière, fait effort pour se dé-velopper, et pour remplir, en quelque sorte, le cadreimmense de la royauté impériale.
Pendant longtemps, le cours des choses ne lui futpas favorable, et ses premières tentatives eurent peude succès; cependant on démêle, dès l’origine,qu’ilen restera quelque chose, que la royauté nouvellerecueillera, dans l’avenir, une portion de cet héri-tage impérial qu’elle aurait voulu s’approprier, toutentier, du premier coup; immédiatement après l’in-vasion, elle devient moins guerrière, plus religieuseet plus politique qu’elle n’avait été jusque-là, c’est-à-dire qu’elle revêt davantage le caractère de laroyauté impériale. C’est là, si je ne m’abuse, le pre-mier grand fait du travail qui devait enfanter la so-ciété nouvelle; fait encore peu apparent, facile ce-pendant à entrevoir.
Le second est la naissance de l’aristocratie terri-toriale. La propriété apparaît, longtemps encoreaprès l’établissement des Barbares, incertaine, mo-bile, désordonnée, passant d’une main à l’autre avecune prodigieuse rapidité. Cependant il est clairqu’elle se dispose à se fixer dans les mêmes mainset à se régler. La tendance des bénéfices est de de-venir héréditaires; et, malgré les obstacles qui larepoussent, l’hérédité y prévaut en effet de plus enplus. En même temps on voit commencer, entre lespossesseurs de bénéfices, cette organisation hiérar-chique qui devint plus tard le régime féodal. Il nefaut pas transporter aux vi e et vu' siècles la féoda-lité du xm e : rien de semblable n’existait; le désor-dre des propriétés et des relations personnelles étaitinfiniment plus grand ; cependant toutes choses con-couraient, d’une part, à ce que la propriété se fixât;de l’autre, à ce que la société des propriétairesse constituât suivant une certaine hiérarchie. Demême qu’on voit poindre, dès la fin du vi e siècle, laroyauté moderne, de même on voit poindre la féo-dalité.
Enfin un troisième fait se développait aussi à cetteépoque. Je vous ai entretenus de l’état de l’Église;vous avez vu quelle était sa puissance, et commentelle était, pour ainsi dire, le seul reste vivant de lasociété romaine. Quand les Barbares se furent éta-blis, voici dans quelle situation se trouva l’Église,