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HUITIÈME LEÇON.
au moins ce qu’elle devint bientôt. Les évêquesétaient, vous le savez, les chefs naturels des villes;ils administraient le peuple dans l’intérieur de cha-que cité; ils le représentaient auprès des Barbares;ils étaient ses magistrats au dedans, ses protecteursau dehors. Le clergé avait donc dans le régime mu-nicipal, c’est-à-dire dans ce qui restait de la sociétéromaine, de profondes racines. Il en poussa bientôtailleurs : les évêques devinrent les conseillers desrois barbares. Ils les conseillèrent sur la conduitequ’ils avaient à tenir avec les peuples vaincus, surce qu’ils devaient faire pour devenir les héritiersdes empereurs romains. Ils avaient beaucoup plusd’expérience et d’intelligence politiqueque les Bar-bares à peine sortis de Germanie; ils avaient le goûtdu pouvoir; ils étaient accoutumés à le servir et à enprofiter. Us furent donc les conseillers de la royauténaissante, en restant les magistrats et les patrons dela municipalité encore debout.
Les voilà établis, d’une part, auprès du peuple,de l’autre, auprès des trônes. Ce n’est pas tout; unetroisième situation commence bientôt pour eux; ilsdeviennent de grands propriétaires; ils entrent danscette organisation hiérarchique de la propriété fon-cière, qui n’existait pas encore, mais tendait à seformer; ils travaillent et réussissent très-prompte-ment à y occuper une grande place. En sorte qu’àcette époque, dans les premiers rudiments de la so-ciété nouvelle, déjà l’Église tient à tout, est partoutaccréditée et puissante; symptôme assuré qu’elle at-teindra la première à la domination. Ce fut, en effet,ce qui arriva.
Tels étaient, messieurs, à la fin du vi' et au com-mencement du vu' siècle, les trois grands faits,
encore cachés, visibles pourtant, par lesquels s’an-nonçait le nouvel ordre social. Il est, je crois, im-possible de les méconnaître; mais, en les reconnais-sant, sachez bien qu’aucun n’avait encore pris laplace ni la forme qu’il devait garder. Toutes chosesétaient encore mêlées et confondues à tel point qu’ileût été impossible à l’œil le plus clairvoyant de dis-cerner quelques traits de l’avenir. J’ai déjà eu occa-sion de le dire, et, dans vos lectures, vous avez puvous en convaincre; il n’y a aucun système, aucuneprétention moderne qui n’ait trouvé, dans ces ori-gines de notre société, de quoi se légitimer. Laroyauté s’y est vue souveraine, unique héritière del’empire romain. L’aristocratie féodale a dit que,dès lors, elle possédait le pays tout entier, hommeset terres; les villes, qu’elles avaient succédé à tousles droits des municipalités romaines; le clergé, qu’ilavait partagé tous les pouvoirs. Cette singulière épo-que s’est prêtée à tous les besoins de l’esprit de parti,à toutes les hypothèses de la science; elle a fournides arguments et des armes aux peuples, aux rois,aux grands, aux prêtres, à la liberté comme à l’aris-tocratie, à l’aristocratie comme à la royauté.
C’est qu’en effet, messieurs, elle portait dans sonsein toutes choses, la théocratie, la monarchie, l’oli-garchie, la république, les constitutions mixtes; ettoutes choses dans un état de confusion qui a permisà chacun d’y voir tout ce qui lui convenait. La fer-mentation obscure et déréglée des débris de l’an-cienne société, tant germaine que romaine, et le pre-mier travail de leur transformation en éléments dela société nouvelle, tel est le véritable état de laGaule aux vi* et va' siècles, le seul caractère qu’onpuisse lui assigner.