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CIVILISATION EN FRANCE.
à Satan des sentiments beaucoup plus élevés, pluspassionnés, plus complexes, trop complexes peut-être, et ses paroles sont bien plus éloquentes. Ce-pendant l’analogie des deux morceaux est remar-quable, et l’énergie simple, l’unité menaçante dessentiments du Satan de saint Avite me semblentd’un grand effet.
Le troisième chant raconte le désespoir d’Adamet d’Eve après leur chute, la venue de Dieu, sonjugement, et leur expulsion du paradis. Vous vousrappelez sûrement ce fameux passage de Milton,où, après le jugement de Dieu, lorsque Adam voittoutes choses bouleversées autour de lui, et s’attendà être chassé du paradis, il se livre, contre sa femme,à la plus dure colère :
Lorsque la triste Eve aperçut son désespoir, du lieu où elleétait assise désolée, elle s'approcha, et essaya de le calmerpar de douces paroles; mais lui, avec un regard sévère, il larepoussa, disant :
u Loin de moi, serpent! ce nom te convient mieux encorequ'à celui avec qui tu t'es liguée; tu es aussi fausse et haïs-sable ; rien n’y manque, sinon que, comme pour lui, ta figureet ta couleur trahissent ta perfidie intérieure, et avertissentdésormais toutes les créatures de se garder de toi ; car celteforme trop céleste, qui couvre une fraude infernale, pour-rait encore les abuser. Sans toi je serais resté heureux, si tonorgueil et ta folle présomption n'eussent, au moment du plusgrand péril, dédaigné mes avertissements, et réclamé avecdépit ma confiance; tu avais envie d'être vue, même par ledémon ; tu te flattais de triompher de lui ,• mais, grâces à tonentrevue avec le serpent, nous avons été trompés et séduits,toi par lui, moi par toi... Oh! pourquoi le Dieu sage et créa-teur qui a peuple d'esprits mâles le plus haut des cieux, a-t-ilcréé à la fin cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut dela nature? Pourquoi n'a-t*i) pas rempli tout d’un coup lemonde d'hommes et d’anges sans femmes, ou bien trouvé quel-que autre voie de perpétuer le genre humain? ce malheur neserait pas arrivé; et par-dessus ce malheur, que de troublesassailliront la terre par les ruses des femmes et l’étroite uniondes hommes avec elles !... (1) »
La même idée est venue à saint Avite : seulement,c’est à Dieu lui-même, non à Eve, qu’Adam adressel’explosion de sa colère :
Lorsqu’il se voit ainsi condamné, et que le plus juste exa-men a mis au grand jour toute sa faute, il ne demande pointson pardon humblement et avec prières; il ne se répand pointen vœux et en larmes; il ne cherche point à détourner, parune confession suppliante, le châtiment mérité ; déjà misérable,il n’invoque point la pitié. Il se redresse, il s'irrite, et sonorgueil s'exhale en clameurs insensées : « C’est donc pour meperdre que cette femme a été unie à mon sort! Celle que, parta première loi, tu m’as donnée pour compagne, c'est elle qui,vaincue elle-même, m’a vaincu par ses sinistres conseils ; c'estelle qui m'a persuadé de prendre ce fruit qu’elle connaissaitdéjà. Elle est la source du mal ; d’elle est venu le crime. J’aiété crédule; mais c’est toi, Seigneur, qui m’as enseigné à lacroire, en me la donnant en mariage, et m’attachant à elle par
(4) Milton , Paradis perdu, 1. x, v. 863-897.
(î) Poëmes d’Avitus, 1. lu, v. 90-143.
de doux noeuds. Heureux si^na vie, d'abord solitaire, s'étaittoujours ainsi écoulée, si je n'avais jamais connu les liens d'unetelle union, et le joug de cette fatale compagne ! »
A cette exclamation d’Adam irrité, le Créateur adresse àEve désolée ces sévères paroles : « Pourquoi, en tombant,as-tu entraîné ton malheureux mari ? Femme trompeuse, pour-quoi , au lieu de rester seule dans ta chute, as-tu détrôné laraison supérieure de l'homme? » Elle, pleine de honte et lesjoues couvertes d’une douloureuse rougeur, dit que le serpent!’a trompée et lui a persuadé de toucher au fruit défendu (2).
Ce morceau ne vous paraîl-il pas égal au moinsà celui de Milton? il est même exempt des détailssubtils qui déparent ce dernier, et ralentissent lamarche du sentiment.
Le chant se termine par la prédication de la venuedu Christ, qui triomphera de Satan; mais avec cetteconclusion, le poêle décrit la sortie même du para-dis, et ses derniers vers sont peut-être les plus beauxde son poème :
A ces mots, le Seigneur les revêt tous deux de peaux debêtes, et les chasse du bienheureux séjour du paradis. Ilstombent ensemble sur la terre; ils entrent dans le mondedésert, et errent çà et là d’une course rapide. Le monde estcouvert d’arbres et de gazon; il a de vertes prairies, des fon-taines et des fleuves; et pourtant sa face leur pqralt hideuseauprès de la tienne, ô paradis! et ils en ont horreur; et selonla nature des hommes, ils aiment bien davantage ce qu'ils ontperdu. La terre leur est étroite; ils n'en voient point le terme,et pourtant ils s’y sentent resserrés, et ils gémissent. Le jourmême est sombre à leurs yeux , et sous la clarté du soleil ils seplaignent que la lumière a disparu (3).
Les trois autres poèmes de saint Avite, le Dé-luge , le Passage de la mer Rouge et YÊloge de lavirginité, sont fort inférieurs à ce que je viens deciter; cependant on y trouve encore des fragmentsremarquables; et à coup sûr, messieurs, on a droitde s’étonner qu’un ouvrage qui renferme de tellesbeautés soit demeuré si obscur. Mais le siècle desaint Avite est obscur tout entier, et il a succombésous la décadence générale au sein de laquelle il avécu.
J’ai nommé un second poète, Fortunat, évêque dePoitiers. Celui-ci n’était pas Gaulois d’origine; ilétait né en 330, au delà des Alpes, près deCeneda,dans le Trévisan ; et vers 363, peu avant la grandeinvasion des Lombards et la désolation du nord del’Italie, il passa en Gaule, et s’arrêta en Austrasie,au moment du mariage de Sigebert I" et de Brune-hault, fille du roi d’Espagne, Athanagild. 11 y sé-journa, à ce qu’il paraît, un an ou deux, faisant desépithalames, des complaintes, poète de cour, vouéà en célébrer les aventures et les plaisirs. On le voitensuite aller à Tours, pour y faire ses dévotions àSaint-Martin : il était encore laïque. Sainte Rade-
(3) Poème» d’Avltu», 1. m, v. 463-Î07,