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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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DIX-HUITIÈME LEÇON.

gonüe, femme de Clotaire I", venait de sy retirer etdy fonder un monastère de filles; Fortunat se liaavec elle dune étroite amitié, entra dans les ordres,et devint bientôt son chapelain et laumônier dumonastère. On ne connaît, depuis cette époque, au-cun incident remarquable dans sa vie. Sept ou huitans après la mort de sainte Radegonde, il fut faitévêque de Poitiers, et y mourut au commencementdu vu' siècle, depuis longtemps célèbre par ses vers,et en correspondance assidue avec tous les grandsévêques, tous les hommes desprit de son temps.Indépendamment de sept vies de saints, de quelqueslettres ou traités tliéologiques en prose, de quatrelivres dhexamètres sur la vie de saint Martin deTours, qui ne sont autre chose quune version poé-tique de la vie du même saint, par Sulpice Sévère,et de quelques petits ouvrages perdus, il nous restede lui deux cent quarante-neuf pièces de vers, entoutes sortes de mètres, dont deux cent quarante-six ont été recueillies et classées, par lui-même, enonze livres, et trois sont séparées. De ces deux centquarante-neuf pièces, il y en a quinze en lhonneurde certaines églises, basiliques, oratoires, etc., com-posées au moment de la construction ou de la dédi-cace; trente épitaphes; vingt-neuf pièces à Grégoirede Tours, ou sur son compte; vingt-sept à sainteRadegonde ou à la sœur Agnès, abbesse du monas-tère de Poitiers, et cent quarante-huit autres piècesà toutes sortes de personnes et sur toutes sortes desujets.

Les pièces adressées à sainte Radegonde ou àlabbesse Agnès sont, sans contredit, celles quifont connaître et caractérisent le mieux Fortunat,le lourde son esprit, et le genre de sa poésie. Cesont les seules dont je vous parlerai avec quelquesdétails.

On est naturellement porté à attacher au nom etaux relations de telles personnes les idées les plusgraves, et cest sous un aspect grave, en effet, quellesont été ordinairement retracées. Je crains quon nese soit trompé, messieurs ; et gardez-vous de croireque jaie à rapporter ici quelque anecdote étrange,et que lhistoire ait à subir lembarras de quelquescandale. Rien de scandaleux, rien déquivoque,rien qui prête à la moindre conjecture maligne nese rencontre dans les relations de lévêque et des re-ligieuses de Poitiers ; mais elles sont dune futilité,dune puérilité quil est impossible de méconnaître,car les poésies mêmes de Fortunat en sont le monu-ment.

Sur les vingt-sept pièces adressées à sainte Ra-degonde ou à sainte Agnès, voici les titres de seize:

Cl) Fornn. Carm., I. it, n° 19 ; Bit. Pal., 1 . 1 , p. 59».

Liv. viii ; pièce 8 à sainte Radegonde, sur des vio-lettes.

9 sur des fleurs mises sur lautel.

10 sur des fleurs quil lui envoie.Liv. xi ; pièce 4 à sainte Radegonde pour quelle

boive du vin.

11 à labbesse sur des fleurs.

15 sur des châtaignes.

14 sur du lait.

15 idem.

16 sur un repas.

18 sur des prunelles.

19 sur du lait et autres friandises.

20 sur des œufs et des prunes.

22 sur un repas.

23 idem.

24 idem,

25 idem.

Voici maintenant quelques échantillons des piè-ces mêmes; ils prouveront que les titres ne trom-pent point.

Au milieu de mes jeûnes } écrit-il à sainte Radegonde, tum'envoies des mets varies, et tu mets par leur vue mes espritsau supplice. Mes yeux contemplent ce dont le médecin me dé-fend d'user, et sa main interdit ce que désire ma bouche.Cependant lorsque ta bonté nous gratifie de ce lait, tes donssurpassent ceux des rois. Réjouis-toi donc en bonne sœur, jet'en prie, avec notre pieuse mère, car j'ai en ce moment ledoux plaisir d'être à table (1).

Et ailleurs, en sortant dun repas :

Entouré de friandises variées et de toutes sortes de ragoûts,tantôt je dormais, tantôt je mangeais; jouvrais la bouche,puis je fermais les yeux et je mangeais de nouveau de tout;mes esprits étaient confus, croyez-le, très-chères, et je nau-rais pu facilement ni parler avec liberté, ni écrire des vers.Une muse ivre a la main incertaine ; le vin me produit le mêmeeffet qu'aux autres buveurs, et il me semblait voir la tablenager dans un vin pur. Cependant, aussi bien que j'ai pu, j'aitracé eu doux langage ce petit chant pour ma mère et masœur ; et quoique le sommeil me presse vivement, laffectionque je leur porte a inspiré ce que la main nétait guère en étatdécrire (2).

( On rit. ) Ce nest point par voie de divertisse-ment, messieurs, que jinsère ici ces citations singu-lières, et quil me serait aisé de multiplier : jaivoulu, dune part, mettre sous vos yeux un côté peuconnu des mœurs de cette époque ; de lautre, vousy faire voir et toucher, pour ainsi dire du doigt,lorigine dun genre de poésie qui a tenu une assezgrande place dans notre littérature, de cette poésielégère et moqueuse qui, commençant à nos vieux

(*} Forhm, Carm., 1. xi, n«