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DIX-NEUVIEME LEÇON.
lettres au pape la laissent plusieurs fois entrevoir,qu’on le voit entre autres charger son discipleLulle d’entretenir le pape d’affaires importantes surlesquelles il aime mieux ne pas lui écrire. Enfin,en 751 :
Burchard , évêque de Würlzbourg, et Fulrad, prêtre cha-pelain, furent envoyés à Rome au pape Zacharie, afin de con-sulter le pontife touchant les rois qui étaient alors en France ,et qui n'en avaient encore que le nom sans en avoir aucune-ment la puissance. le pape répondit, par un messager, qu'ilvalait mieux que celui qui possédait déjà l’autorité de roi lefut en effet, et donnant son plein assentiment, il enjoignit queFepin fût fait roi... Pépin fut donc proclamé roi des Francs,et oint, pour cette haute dignité, de Ponction sacrée par lasainte main de Boniface, archevêque et martyr d’heureusemémoire, et élevé sur le trône, selon la coutume des Francs,dans la ville de Soissons. Quant à Childéric, qui se parait dufaux nom de roi, Pépin le fit raser et mettre dans un monas-tère (1).
Telle fut, messieurs, la marche progressive decette révolution ; telles en furent les causes indi-rectes et véritables. On l’a représentée dans cesderniers temps (2) (et j’ai moi-même contribué àrépandre cette idée (3) ), comme une nouvelle in-vasion germanique, comme une seconde conquêtede la Gaule par les Francs d’Austrasie, bien plusBarbares, plus Germains que les Francs de Neustrie,qui s’étaient peu à peu fondus avec les Romains.Tel a été, en effet, le résultat, et, pour ainsi dire,le caractère extérieur de l’événement; mais ce quile caractérise ne suffit point à l’expliquer; il a eudes causes plus lointaines et plus profondes que lacontinuation ou le renouvellement de la grande in-
(1) Annale* d’Êginhard, t. ni, p. 4, dans ma Collection des Mémoiresrelatifs à VHistoire de France .
vasion germaine. Je viens de les mettre sous vosyeux. La société civile gallo-franque était dans unecomplète dissolution; aucun système, aucun pou-voir n’était parvenu à s’y établir, et à la fonder enla réglant. La société religieuse était tombée à peuprès dans le même état. Deux principes de régéné-ration s’étaient développés peu à peu : chez lesFrancs d’Austrasie, la mairie du palais; à Rome,la papauté. Ces puissances nouvelles se trouvèrentnaturellement rapprochées par l’entreprise de laconversion des peuplades germaniques, à laquelleelles avaient un intérêt commun. Les missionnaires,et spécialement les missionnaires anglo-saxons, fu-rent les agents de ce rapprochement. Deux circon-stances particulières, le péril que les Lombards fai-saient courir à la papauté, et le besoin qu’eut Pépindu pape pour faire sanctionner son titre de roi, enfirent une étroite alliance. Elle éleva dans la Gauleune nouvelle race de souverains, détruisit en Italiele royaume des Lombards, et poussa la sociétégallo-franque, civile et religieuse, dans une routequi tendait à faire prévaloir dans l’ordre civil laroyauté, dans l’ordre religieux la papauté. Tel vousapparaîtra en effet le caractère des essais de civili-sation tentés en France par les Carlovingiens, c’est-à-dire par Charlemagne, vrai représentant de celledirection nouvelle, quoiqu’il ait échoué dans sesdesseins, et n’ait fait que jeter, pour ainsi dire, unpont entre la barbarie et la féodalité. Cette secondeépoque, messieurs, l’histoire de la civilisation enFrance sous les Carlovingiens, dans ses phases di-verses, sera l’objet de la seconde partie de ce cours.{Applaudissements.) ,
(2) Histoire des Français , par M. de Sismondi,t. u , p. -168-171.
(3) V, mes Essais sur l’Histoire de France, 3e Essai, p. 07-85.