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CIVILISATION EN FHANCE.
partout où nous rencontrerons de grandes choses etde grands hommes, il y a eu d’autres mobiles quedes combinaisons ambitieuses et des intérêts per-sonnels. Sachons bien que la pensée de l’hommene s’élève, que son horizon ne s’agrandit que lors-qu’il se détache du monde et de lui-même, et que,si l’égoïsme joue dans l’histoire un rôle immense,celui de l’activité désintéressée et morale lui est,aux yeux de la plus rigoureuse critique, infinimentsupérieur. Bonifacele prouve comme tant d’autres;tout dévoué qu’il était à la cour de Rome, il savait,au besoin, lui parler vrai, lui reprocher ses tortset la presser de prendre garde à elle-même. Il avaitappris qu’elle accordait certaines autorisations,qu’elle permettait certaines licences dont se scan-dalisaient les consciences sévères; il écrit au papeZacharie :
Ces hommes charnels, ces simples Allemands, ou Bavarois,ou Francs , s’ils voient faire à Rome quelqu'une des choses quenous défendons, croient que cela a été permis et autorisé parles prêtres, et le tournent contre nous en dérision, et s’en pré-valent pour le scandale de leur vie. Ainsi, ils disent que cha-que année, aux kalendcs de janvier, ils ont vu , à Rome, etjour et nuit auprès de l'église , des danses parcourir les placespubliques, selon la coutume des païens, et pousser des cla-meurs à leur façon, et chanter des chansons sacrilèges; et cejour, disent-ils, et jusque dans la nuit, les tables sont chargéesde mets, et personne ne voudrait prêter à son voisin , ni feu ,ni fer, ni quoi que ce soit de sa maison. Ils disent aussi qu'ilsont vu des femmes porter, attachés à leurs jambes et à leursbras, comme faisaient les païens, des phylactères et des ban-delettes, et offrir toutes sortes de choses à acheter aux pas-sants ; et toutes ces choses, vues ainsi par des hommes char-nels et peu instruits, sont un sujet de dérision et un obstacleà notre prédication et à la foi... Si votre Paternité interditUnis Rome les coutumes païennes, elle s’acquerra un grandmérite, et nous assurera un grand progrès dans la doctrine del'Église (1).
Je pourrais citer plusieurs lettres écrites avec au-tant de franchise et qui prouvent la même sincérité.Mais un fait parle plus haut que toutes les lettresdu monde. Après avoir fondé neuf évêchés et plu-sieurs monastères, au point le plus élevé de ses suc-cès et de sa gloire, en 753, c’est-à-dire à 73 ans,le missionnaire saxon demanda et obtint l’autorisa-tion de quitter son archevêché de Mayence, de leremettre à Lulle, son disciple favori, et d’aller re-prendre, chez les Frisons, encore païens, les travauxde sa jeunesse. Il rentra en effet au milieu des bois,des marais et des Barbares, et y fut massacré, en755, avec plusieurs de ses compagnons.
A sa mort, la conquête de la Germanie au chris-tianisme était accomplie, et accomplie au profit de
(1} S. Bonif.j ep. ad Zackariami cjj. 132; Bib. Vat., t. XIII, p, 123,édit, de Lyon.
la papauté. Mais elle s’était faite aussi au prolit desFrancs d’Austrasie, de leur sûreté, de leur pouvoir.En résultat, c’était pour eux aussi bien que pourRome qu’avait travaillé Boniface; c’est sur le sol dela Germanie, dans l’entreprise de la conversion deses peuplades par les missionnaires saxons, que sesont rencontrées et alliées les deux puissances nou-velles qui devaient prévaloir Tune dans la sociétécivile, l’autre dans la société religieuse, les mairesdu palais d’Austrasie et les papes. Pour consommerleur alliance, et lui faire porter tous ses fruits, il nefallait de part et d’autre qu’une occasion : elle netarda pas à se présenter.
J’ai déjà dit un mol de la situation de l’évêque deRome vis-à-vis des Lombards, et de leurs continuelsefforts pour envahir un territoire qui, de jour enjour, devenait plus positivement son domaine. Unautre danger moins pressant, mais réel, lui venaitaussi d’ailleurs. De même que les Francs d’Austra-sie, les Pépin à leur tête, avaient à combattre, aunord, les Frisons et les Saxons, au midi, les Sarra-sins, de même les papes étaient pressés par les Sar-rasins et les Lombards. Leur situation était ana-logue. Mais les Francs remportaient des victoiressous Charles-Martel; la papauté, hors d’état de sedéfendre elle-même, cherchait partout des soldats.Elle essaya d’en obtenir de l’empereur d’Orienl, iln’en avait point à lui envoyer. En 739, Grégoire IIIeut recours à Charles-Martel. Boniface se chargea dela négociation ; elle n’eut aucun résultat : Charles-Martel avait trop à faire pour son propre compte; iln’eut garde de s’engager dans une nouvelle guerre.Mais l’idée s’établit à Rome que les Francs seulspouvaient défendre l’Église contre les Lombards,et que tôt ou tard ils passeraient les Alpes à sonprofit.
Quelques années après, le chef de TAustrasie,Pépin , lils de Charles-Martel, eut à son tour besoindu pape. Il voulait se faire déclarer roi des Francs,et quelque bien établi que fût son pouvoir, il y vou-lait une sanction. Je l’ai fait remarquer plusieursfois, et ne me lasse point de le répéter, la force nese suffit point à elle-même; elle veut quelque chosede plus que le succès; elle a besoin de se convertiren droit; elle demande ce caractère tantôt au libreassentiment des hommes, tantôt à la consécrationreligieuse. Pépin invoqua l’un et l’autre. Plus d’unecclésiastique, Boniface peut-être,.lui suggéra l’idéedéfaire sanctionner, par la papauté, son nouveautitre de roi des Francs; je n’entrerai pas dans lesdétails de la négociation entreprise à ce sujet; elleoffre des questions assez embarrassantes, des diffi-cultés chronologiques : il n’en est pas moins certainqu’elle eut lieu, que Boniface la conduisit, que scs