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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN FRANCE.

peuples de la rive droite du Rhin; car les Saxons etles Danois étaient des Germains, comme les Francset les Lombards; il y avait même parmi eux des tri-bus franques, et quelques savants pensent que beau-coup de prétendus Saxons pourraient bien navoirété que des Francs encore établis en Germanie. Ilny avait donc aucune diversité de race; cétaituniquement pour défendre le territoire que la guerreavait lieu. Contre les peuples errants au delà delElbe ou sur le Danube, contre les Slaves et lesAvares, lintérêt de territoire et lintérêt de racesont réunis. Contre les Arabes qui inondent le midide la Gaule, il y a intérêt de territoire, de race etde religion, tout ensemble. Ainsi se combinent di-versement les diverses causes de guerre ; mais quellesque soient les combinaisons, ce sont toujours lesGermains chrétiens et romains qui défendent leurnationalité, leur territoire et leur religion contredes peuples dautre origine ou dautre croyance,qui cherchent un sol à conquérir. Leurs guerres onttoutes ce caractère, dérivent toutes de cette triplenécessité.

Charlemagne navait point réduit cette nécessitéen idée générale, en théorie; mais il la comprenaitet y faisait face : les grands hommes ne procèdentguère autrement.

Il y fit face par la conquête ; la guerre défensiveprit la forme offensive; il transporta la lutte sur leterritoire des peuples qui voulaient envahir le sien ;il travailla à asservir les races étrangères, à extir-per les croyances ennemies. De son mode de gou-vernement et la fondation de son empire : la guerreoffensive et la conquête voulaient cette vaste et re-doutable unité.

A la mort de Charlemagne, la conquête cesse, lu-nité sévanouit; lempire se démembre et tombe entous sens; mais est-il vrai que rien nen reste, quetoute lœuvre guerrière de Charlemagne disparaisse,quil nait rien fait, rien fondé?

Il ny a quun moyen de répondre à cette ques-tion : il faut se demander si, après Charlemagne, lespeuples quil avait gouvernés se sont retrouvés dansle même état; si cette double invasion qui, au nordet au midi, menaçait leur territoire, leur religionet leur race, a repris son cours ; si les Saxons, lesSlaves, les Avares, les Arabes ont continué de tenirdans un état débranlement et dangoisse les posses-seurs du sol romain. Évidemment, il nen est rien.Sans doute lempire de Charlemagne se dissout;mais il se dissout en États particuliers qui sélèventcomme autant de barrières sur tous les pointssubsiste encore le danger. Avant Charlemagne, lesfrontières de Germanie, dItalie, dEspagne, étaientdans une fluctuation continuelle : aucune force po-

litique, constituée, ny était en permanence; aussiétait-il contraint de se transporter sans cesse dunefrontière à lautre, pour opposer aux envahisseursla force mobile et passagère de ses armées. Aprèslui, de vraies barrières politiques, des États plus oumoins bien organisés, mais réels et durables, sélè-vent : les royaumes de Lorraine, dAllemagne, dI-talie, des deux Bourgognes, de Navarre, datent decette époque; et malgré les vicissitudes de leur des-tinée, ils subsistent et suffisent pour opposer aumouvement dinvasion une résistance efficace. Aussice mouvement cesse, ou ne se reproduit plus que parla voie des expéditions maritimes, désolantes poul-ies points quelles atteignent, mais qui ne peuventse faire avec de grandes masses dhommes, ni ame-ner de grands résultats.

Quoique la vaste domination de Charlemagne aitdisparu avec lui, il nest donc pas vrai de dire quilnait rien fondé; il a fondé tous les États qui sontnés du démembrement de son empire. Ses conquê-tes sont entrées dans des combinaisons nouvelles,mais ses guerres ont atteint leur but. La forme achangé, mais, au fond, lœuvre est restée. Ainsisexerce en général laction des grands hommes.Charlemagne administrateur et législateur nous ap-paraîtra sous le même aspect.

Son gouvernement est plus difficile à résumer queses guerres. On parle beaucoup delordre quil avaitramené dans ses États, du grand système dadminis-tration quil avait essayé de fonder. Je crois en effetquil lavait essayé, mais quil y avait très-peu réussi;malgré l'unité, malgré lactivité de sa pensée et deson pouvoir, le désordre était autour de lui immense,invincible; il le réprimait un moment sur un point;mais le mal régnait partout ne parvenait pas saterrible volonté; et elle avait passé, il recom-mençait dès quelle sétait éloignée. Il ne faut passe laisser tromper par les mots ; ouvrez aujourdhuilalmanach royal ; vous pouvez y lire le système deladministration de la France; tous les pouvoirs,tous les fonctionnaires, depuis le dernier échelonjusquau plus élevé, y sont indiqués et classés selonleurs rapports. Et il ny a point dillusion; leschoses se passent en effet comme elles sont écrites:le livre est une fidèle image de la réalité. 11 seraitfacile de construire, pour lempire de Charlemagne,une carte administrative semblable, dy placer desducs, des comtes, des vicaires, des ccnteniers, deséehevins (scabini), et de les distribuer sur le terri-toire, hiérarchiquement organisés. Mais ce ne seraitquun vaste mensonge : le plus souvent, dans laplupart des lieux, ces magistratures étaient impuis-santes, ou désordonnées elles-mêmes. Leffort deCharlemagne pour les instituer et les faire agir était