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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN FRANCE.

rieux : un des contemporains et des conseillers deCharlemagne, son cousin germain, Adalhard, abbéde Corbie , avait écrit un traité intitulé de ordinepalatii, destiné à faire connaître lintérieur du gou-vernement de Charlemagne, et spécialement des as-semblées générales. Ce traité a été perdu; mais,vers la fin du ix* siècle (I), Hincmar, archevêque deReims, la reproduit presque en entier dans unelettre ou instruction écrite à la demande de quelquesgrands du royaume qui avaient eu recours à ses con-seils pour le gouvernement de Carloman, lun desfils de Louis le Bègue. Aucun document, à coup sûr,ne mérite plus de confiance : on y lit :

Cétait lusage de ce temps de tenir chaque année deux as-semblées...; dans lune et lautre, et pour qu'elles ne parussentpas convoquées sans motif (2), on soumettait à lexamen et à ladélibération des grands... et en vertu des ordres du roi, lesarticles de loi nommés capitula, que le roi lui-méme avaitrédigés par linspiration de Dieu, ou dont la nécessité lui avaitété manifestée dans l'intervalle des réunions.

La proposition des capitulaires, ou, pour parler lelangage moderne, linitiative, émanait donc de lem-pereur. 11 en devait être ainsi; linitiative est natu-rellement exercée par celui qui veutrégler, réformer,et cétait Charlemagne qui avait conçu ce dessein.Cependant je ne doute pas non plus que les mem-bres de lassemblée ne pussent faire de leur côtétoutes les propositions qui leur paraissaient conve-nables : les méfiances et les artifices constitution-nels de notre temps étaient, à coup sûr, absolumentinconnus de Charlemagne, trop sûr de son pouvoirpour redouter la liberté des délibérations, et quivoyait dans ces assemblées un moyen de gouverne-ment bien plus quune barrière à son autorité. Jereprends le texte dHincmar :

Après avoir reçu ccs communications, iis en délibéraientun, deux ou trois jours, ou plus, selon limportance des af-faires. Des messagers du palais, allant et venant, recevaientleurs questions et leur rapportaient les réponses; et aucunétranger napprochait du lieu de leur réunion, jusquà ce quele résultat de leurs délibérations pût être mis sous les yeuxdu grand prince, qui, alors, avec la sagesse quil avait reçuede Dieu, adoptait une résolution à laquelle tous obéissaient.

La résolution définitive dépendait donc toujoursde Charlemagne seul; lassemblée ne lui donnaitque des lumières et des conseils. Hincmar continue:

Les choses se passaient ainsi pour un, deux capitulaires, ouun plus grand nombre, jusqu'à ce que, avec laide de Dieu ,toutes les nécessités du temps eussent été réglées.

Pendant que ces affaires se traitaient de la sorte hors dela présence du roi, le prince lui-même, au milieu de la mul-

(1) En 882.

(2) Ne quasi sine causa convocari viderentur ; cette phrase indique que laplupart des membres de ces assemblées regardaient lobligation de syreudre comme un fardeau, quils se souciaient assez peu de partager le

titude venue à l'assemblée générale, était occupé à recevoirles présents, saluant les hommes les plus considérables, sen-tretenant avec ceux qu'il voyait rarement, témoignant auxplus âgés un intérêt affectueux, ségayant avec les plus jeunes,et faisant ces choses et autres semblables pour les ecclésiasti-ques comme pour les séculiers. Cependant si ceux qui délibé-raient sur les matières soumises à leur examen en manifes-taient le désir, le ro» se rendait auprès deux, y restait aussilongtemps quils le voulaient, et ils lui rapportaient avecune entière familiarité ce qu'ils pensaient de toutes choses, etquelles étaient les discussions amicales qui s'étaient élevéesentre eux. Je ne dois pas oublier de dire que, si le temps étaitbeau, tout cela se passait en plein air; sinon, dans plusieursbâtiments distincts, ceux qui avaient à délibérer sur lespropositions du roi étaient séparés de la multitude des per-sonnes venues à l'assemblée; et alors les hommes les moinsconsidérables ne pouvaient entrer. Les lieux destinés à la réu-nion des seigneurs étaient divisés en deux parties, de tellesorte que les évêques, les abbés et les clercs élevés en dignitépussent se réunir sans aucun mélange de laïques. De même lescomtes et les autres principaux de l'Etat se séparaient, dès lematin, du reste de la multitude, jusqu'à ce que, le roi pré-sent ou absent, ils fussent tous réunis; et alors les seigneursci-dessus désignés, les clercs de leur cèté, les laïques du leur,se rendaient dans la salle qui leur était assignée, et on leuravait fait honorablement préparer des sièges. Lorsque les sei-gneurs laïques et ecclésiastiques étaient ainsi séparés de lamultitude, il demeurait en leur pouvoir de siéger ensembleou séparément, selon la nature des affaires qu'ils avaient àtraiter, ecclésiastiques, séculières ou mixtes. De même s'ilsvoulaient faire venir quelqu'un, soit pour demander des ali-ments , soit pour faire quelque question , et le renvoyer aprèsen avoir reçu ce dont ils avaient besoin , ils en étaient les maî-tres. Ainsi se passait lexamen des affaires que le roi proposaità leurs délibérations.

La seconde occupation du roi était de demander à chacunce quil avait à lui rapporter ou à lui apprendre sur la partiedu royaume dont il venait. Non-seulement cela leur étaitpermis à tous, mais il leur était étroitement recommandé desenquérir, dans lintervalle des assemblées , de ce qui se pas-sait au dedans ou au dehors du royaume; et ils devaientchercher à le savoir des étrangers comme des nationaux,des ennemis comme des amis, quelquefois en employant desenvoyés, et sans sinquiéter beaucoup de la manière dontétaient acquis les renseignements. Le roi voulait savoir si dansquelque partie, quelque coin du royaume, le peuple murmu-rait ou était agité, et quelle était la cause de son agitation,et sil était survenu quelque désordre dont il fût nécessaired'occuper le conseil général, et autres détails semblables. Ilcherchait aussi à connaître si quelquune des nations soumisesvoulait se révolter, si quelquune de celles qui s'étaient révol-tées semblait disposée à se soumettre, si celles qui étaient en-core indépendantes menaçaient le royaume de quelque atta-que, etc. Sur toutes ces matières, partout se manifestait undésordre ou un péril, il demandait principalement quels enétaient les motifs ou l'occasion (3).

Je naurai pas besoin de longues réflexions pourvous faire reconnaître le véritable caractère de cesassemblées; il est clairement empreint dans le ta-bleau quHincmar en a tracé : Charlemagne le rem-plit seul ; il est le centre et lâme de toutes choses;

pouvoir législatif, et que Charlemagne voulait légitimer leur convocationen leur donnant quelque chose b faire, bien plutôt quil ne se soumettaitlui-même k la nécessité dobtenir leur adhésion.

(3) 7/tnc. Opp. de ordine palatii, t. n , p. 201-213.