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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN FRANCE.

masse de ses contemporains; il est lui-même et nonun peuple; en sorte que, sous un double rapport,la représentation est inexacte et limage trompeuse.Gardez-vous donc, je vous prie, dans le cas particu-lier qui nous occupe, dy ajouter trop pleine foi :elle est peut-être ici plus fidèle que partout ailleurs;Alcuin est peut-être un des hommes qui représen-tent le mieux son époque : cependant il y auraitencore beaucoup de restrictions à apporter; et aumoment même je le veux mettre sous vos yeuxcomme lexpression de létat de lesprit humain à lafin du vin® siècle, jai besoin dêtre sûr que vousréduirez cette comparaison à sa juste valeur.

Alcuin nétait pas Français. Il vous suffit de jeterun coup d'œil sur le dernier des tableaux que jaieu lhonneur de mettre sous vos yeux dans notreavant-dernière réunion, pour voir que Charlemagneavait pris grand soin dattirer dans ses États leshommes distingués étrangers, et que, parmi ceuxqui laidèrent à seconder, dans la Gaule-Franque,le développement intellectuel, plusieurs étaientvenus du dehors. Charlemagne faisait même davan-tage. On voit, au xvn e siècle, Louis XIV, non con-tent de protéger les lettres dans son royaume, leuradresser, dans toute lEurope, ses encouragementset ses faveurs; Colbert écrit à des savants allemands,hollandais, italiens, pour leur annoncer, de la partdu roi, des gratifications, des pensions qui sélèventmême jusquà 3,000 livres. Des faits analogues serencontrent sous Charlemagne ; non-seulement ilsefforçait dattirer dans ses États les hommes dis-tingués, mais il les protégeait et les encourageaitpartout il les découvrait; plus dune abbayeanglo-saxonne eut part à scs libéralités; et les sa-vants qui, après lavoir suivi en Gaule, voulaientretourner dans leur patrie, ne lui devenaient pointétrangers. Ainsi léprouvèrent Pierre de Pise et PaulWarnefried, qui ne firent en Gaule quun assezcourt séjour.

Alcuin sy fixa tout à fait. Il était en Angle-terre, à York, vers 733. Létat intellectuel de lIr-lande et de lAngleterre était alors supérieur à celuidu continent; les lettres et les écoles y prospéraientplus que partout ailleurs. Il est assez difficile das-signer à ce fait des causes un peu précises : voici,je crois, la principale. Le christianisme avait étéporté en Irlande par des missionnaires grecs, eten Angleterre, par des missionnaires latins. EnIrlande, dans les premiers siècles qui suivirent sonintroduction, aucune invasion de Barbares ne vintarrêter ses progrès, disperser les monastères, les

(1) Leçons 5« et 4*.

écoles, étouffer le mouvement intellectuel quil avaitimprimé. En Angleterre, quand arrivèrent les mis-sionnaires de Grégoire le Grand, linvasion barbareétait consommée; les Saxons étaient établis :aussi donc le christianisme neut à subir, du moinsà cette époque et jusquaux grandes incursions desDanois, aucun bouleversement social; ses éludes,ses travaux de tout genre ne furent pas violemmentinterrompus. Jai mis sous vos yeux, en commen-çant ce cours (1), le tableau de létat intellectuelde la Gaule dans le iv* et au commencement duv e siècle; ni les écoles ni les lettrés ny manquaient;et si les Yisigoths, les Bourguignons, les Francs nyfussent venus apporter le chaos et la ruine, lesprithumain, bien quaffaibli, ny serait pas tombé danslétat nous le trouvons au vu' siècle. Cest,messieurs, lavantage quavait à cette époque lAn-gleterre; la société ny avait pas été ravagée, dis-soute par des invasions récentes, continuelles; lesétablissements détude et de science quy avait fondésle christianisme étaient debout, et poursuivaientassez tranquillement leurs travaux.

Que cette cause soit ou non suffisante pour expli-quer le fait, il est incontestable : les écoles dAn-gleterre, et particulièrement celle dYork, étaientsupérieures à celles du continent; elle possédaitmême une riche bibliothèque se trouvaient plu-sieurs des grands ouvrages de lantiquité païenne,entre autres ceux dAristote, dont il ne faut pointcroire, comme on le répète sans cesse, que lEu-rope moderne ait la connaissance aux seuls Ara-bes, car, du v' au x' siècle, il nest aucune époque on ne les trouve mentionnés dans quelque bi-bliothèque, ils naient été connus et étudiés dequelque lettré. Alcuin nous informe lui-même delobjet de lenseignement quon donnait dans lécoledu monastère dYork : on lit dans son poème intituléDes Pontifes et des Saints de lÉglise d York :

Le docte Ælbert abreuvait, aux sources d'études et Jesciences diverses, les esprits altérés : aux uns, il sempres-sait de communiquer Part et les règles de la grammaire ; pourles autres, il faisait couler les flots de la rhétorique ; il savaitexercer ceux-ci aux combats de la jurisprudence, et ceux-aux chants dAonie; quelques-uns apprenaient de lui à fairerésonner les pipeaux de Caslalie, et à frapper dun pied lyriqueles sommets du Parnasse ; à d'autres, il faisait connaître lhar-monie du ciel, les travaux du soleil et de la lune, les cinqzones du pôle, les sept étoiles errantes, les lois du cours desastres, leur apparition et leur déclin, les mouvements de lamer, les tremblements de la terre, la nature des hommes, dubétail, des oiseaux et des habitants des bois; il dévoilait lesdiverses qualités et les combinaisons des nombres ; il enseignaità calculer avec certitude le retour solennel de la Pâque, etsurtout il expliquait les mystères de la sainte Écriture (2).

(î) Des Pontifes et des Saints de VÉglise dYork t. 4431-4447 ; Jlcuiniopéra, t. u , p. 230, édit. de Froliben, 4777.