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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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VINGT-DEUXIÈME LEÇON.

littérature profane et la philosophie païenne étaientmourantes, cependant elles respiraient encore. Bien-tôt, nous les avons vues disparaître; la littératuresacrée et la théologie chrétienne sont restées seules.Nous avons continué de marcher; la théologie chré-tienne et la littérature sacrée elles-mêmes ont dis-paru; nous navons plus rencontré que des sermons,des légendes, monuments dune activité intellec-tuelle toute pratique, vouée aux besoins de la vieréelle, étrangère à la recherche et à la contempla-tion du vrai et du beau. Cest létat est tombélesprit humain dans le vu' et pendant la premièremoitié du vin* siècle.

On a, en général, imputé cette décadence à latyrannie de lÉglise, au triomphe du principe delautorité et de la foi sur le principe de la libertéet de la raison. Des écrivains très-modernes même,et dailleurs impartiaux et savants, M. Tennemann,par exemple, dans son Histoire de la philosophie (1),ont adopté celte explication. Je crains quelle nesoit prématurée. Lautorité absolue de lÉglise etla doctrine de la foi pure et simple, opposée à cellede lexamen rationnel, ont, sans nul doute, puis-samment contribué à laffaiblissement de lesprithumain; mais cest plus tard que sest exercée leurinfluence; à lépoque qui nous occupe, celte cause,je crois, navait encore que bien faiblement agi.Bappelez-vous le tableau que jai mis sous vos yeuxde létat de lÉglise chrétienne au v siècle (2) ; laliberté y était grande. Or, du v e au vin siècle, lÉ-glise ne se constitua ni assez régulièrement ni assezfortement pour exercer la tyrannie; aucun desmoyens de gouvernement par lesquels elle a, plustard, dominé les esprits, nétait alors entre sesmains; la papauté naissante ne possédait encorequun pouvoir dinfluence et de conseil ; lépisco-pat, bien quil fût le régime dominant de la sociétéecclésiastique, était faible et désordonné; les con-ciles devenaient rares; aucune autorité nétait gé-nérale et ferme : sil y eût eu dans les esprits uneénergie véritable, sans nul doute elle se serait faitjour aisément. Plus tard, du xt e au xiv' siècle, lÉ-glise était forte; son pouvoir était régulièrementorganisé; le principe de la soumission implicite àses décisions régnait dans les esprits; et pourtantlactivité intellectuelle fut bien plus grande : il yeut alors un danger réel à lutter contre lÉglise, etpourtant on lutta; on résista à ses prétentions, onattaqua même son titre. Le vu* siècle ne fit aucunetentative dattaque ni de résistance; le pouvoir ec-clésiastique et la liberté de la pensée neurent pasmême occasion den venir aux mains.

Ce nest donc pas à cette cause quil faut senprendre de lapathie et de la stérilité intellectuellede cette époque : la chute de lempire, ses désor-dres et ses misères, la dissolution des rapports etdes liens sociaux, les préoccupations et les souf-frances de lintérêt personnel, limpossibilité detout long travail et de tout paisible loisir, telles fu-rent les véritables causes de la décadence moraleaussi bien que politique, et des ténèbres qui cou-vrirent lesprit humain.

Quoi quil en soit des causes, le fait est indubi-table : à considérer dans son ensemble lhistoire delesprit humain dans lEurope moderne, du v e siè-cle jusquà nos jours, on trouvera, je crois, que levu' siècle est le point le plus bas il soit descendu,le nadir de son cours, pour ainsi dire. Avec la fin duvin" siècle commença son mouvement de progrès.

Il est assez difficile de caractériser ce mouvementavec précision, et de résumer en quelques traitslétat intellectuel de la Gaule-Franque sous Char-lemagne. Aucune idée simple ny domine; les tra-vaux qui occupèrent alors les esprits ne formentpoint un ensemble, ne se rattachent à aucun prin-cipe; ce sont des travaux partiels, isolés; lactivitéest assez grande, mais ne se manifeste point parde grands résultats. Toute tentative de systématiserce temps sous le point de vue moral, de le réduire àquelque fait général et éclatant, le fausserait infail-liblement.

Un autre procédé me paraît plus propre à le faireconnaître et comprendre. Un homme sy rencontre,esprit plus actif et plus étendu, sans aucun doute,que tout autre, Charlemagne excepté; supérieur eninstruction et en fécondité intellectuelle à tous sescontemporains, sans sélever beaucoup au-dessusdeux par loriginalité de sa science ou de ses idées,représentant fidèle en un mot du progrès intellec-tuel de son époque, quil a devancée en toutes cho-ses, mais sans jamais sen séparer. Cet homme estAlcuin. Il faut, en général, ne se confier quavecune extrême réserve à cette tentation de prendre unhomme pour image, pour représentant dune épo-que. De tels rapprochements sont plus ingénieuxque solides. Dune part, une société, quelque déchueet stérile quelle soit, est presque toujours, intel-lectuellement parlant, plus grande et plus richequun individu; elle renferme une foule didées, deconnaissances, de faits et de besoins moraux quine se reproduisent point dans létroit espace duneexistence individuelle : dautre part, un hommedistingué, quand même loriginalité nest pas soncaractère éminent, diffère toujours beaucoup de la

(1) En allemand, t. vm, p, 1-5,

(S) r. Ici 5< et 4' leçon», p, 26 et 54,