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CIVILISATION EN FRANCE.
vouement de mon cœur avait pu trouver quelque chose demieux , je vous l'offrirais avec le même zèle pour l'accroisse-ment de votre glorieuse fortune (lj.
Ce présent excita, à ce qu’il paraît, 1 émulationde Charlemagne lui-même, car on lit dans Thégan,chroniqueur contemporain , que : « l’année qui pré-» céda sa mort, il corrigea soigneusement, avec» des Grecs et des Syriens, les quatre évangiles de» Jésus-Christ (2). »
De tels exemples, à l’appui de tels ordres, nepouvaient manquer d’être eflicaces; aussi l’ardeurpour la reproduction des anciens manuscrits devint-elle générale : dès qu’une révision exacte de quel-que ouvrage avait été faite par Alcuin, ou quel-qu’un de ses disciples, on en envoyait des copiesdans les principales églises et abbayes; et là descopies nouvelles en étaient faites, pour être de nou-veau revues et propagées. L’art de copier devintune source de fortune, de gloire même : on célé-brait les monastères où se faisaient les copies lesplus exactes et les plus belles, et, dans chaquemonastère, les moines qui excellaient à copier.L’abbaye de Fonlenelle en particulier, et deux deses moines, Ovon et Hardouin, acquirent en cegoitre une véritable renommée. A Reims, à Cor-bie, on s’appliqua à les égaler : au lieu du carac-tère corrompu dont on s’était servi depuis deuxsiècles, on reprit Tusage du petit caractère romain.Aussi les bibliothèques monastiques devinrent-ellesbientôt considérables ; un très-grand nombre demanuscrits datent de cette époque; et quoique lezèle s’appliquât surtout à la littérature sacrée,cependant la littérature profane n’y demeura pasétrangère. Alcuin lui-même, à en croire certainstémoignages, revit et copia les comédies de Térencc.
IL En même temps qu’il restituait les manuscrits,et rendait ainsi en quelque sorte à l’étude de bonsmatériaux, il travaillait avec ardeur au rétablisse-ment des écoles partout déchues ; ici encore uneordonnance de Charlemagne nous instruit des me-sures prises à ce sujet, et que sans doute Alcuin luisuggéra :
Charles, avec l'aide de Dieu , etc... à Baugulf, abbé, et àtoute la congrégation... salut ;
Que votre dévotion agréable à Dieu sache que, de concertavec nos fidèles, nous avons jugé utile que, dans les épiscopatset dans les monastères confiés, par la faveur du Christ, à notregouvernement, on prît soin non-seulement de vivre régulière-ment et selon notre sainte religion, mais encore, d'instruiredans la science des lettres, et selon la capacité de chacun,ceux qui peuvent apprendre avec l'aide de Dieu... Car, quoi-
(1) Lettres d’Alcuin , 105®; t. r«, p. 155.
{%) De la vie et des actes de Louis le Débonnaire, dans ma Collection desMimoires relatifs à l’histoire de France, t. ni , p. 981.
qu'il soit mieux de bien faire que de savoir, il faut savoiravant de faire... Or, plusieurs monastères nous ayant, dans cesdernières années, adressé des écrits dans lesquels on nousannonçait que les frères priaient pour nous dans les saintescérémonies et leurs pieuses oraisons, nous avons remarquéque, dans la plupart de ces écrits, les sentiments étaient bouset les paroles grossièrement incultes; car. ce qu'une pieusedévotion inspirait bien au dedans, une langue malhabile, etqu’on avait négligé d’instruire, ne pouvait l’exprimer sansfaute. Nous avons dès lors commencé à craindre que, de mêmequ il y avait peu d’habileté à écrire , de même l'intelligence dessaintes Ecritures ne fut beaucoup moindre qu'elle ne devraitêtre... Nous vous exhortons donc non-seulement à ne pasnégliger l'étude des lettres , mais à travailler, d'un cœur hum-ble et agréable à Dieu , pour être en état de pénétrer facile-ment et sûrement les mystères des saintes Ecritures. Or, il estcertain que, comme il y a, dans les saintes Ecritures, desallégories, des figures et autres choses semblables, celui-là lescomprendra plus facilement, et dans leur vrai sens spirituel,qui sera bien instruit dans la science des lettres Qu'on choisissedonc pour cette œuvre des hommes qui aient la volonté et lapossibilité d’apprendre et l’art d’instruire les autres... Nemanque pas, si tu veux obtenir notre faveur, d’envoyer unexemplaire de cette lettre à tous les évêques suffragants et àtous les monastères (3).
Beaucoup d’autres monuments attestent que celtecirculaire impériale, pour parler le langage denotre temps, ne demeura pas une vaine recom-mandation : elle eut pour résultat le rétablissementdes études dans les cités épiscopales et dans lesgrands monastères. De cette époque datent la plu-part des écoles qui acquirent bientôt une grandecélébrité, et d’où sortirent les hommes les plus dis-tingués du siècle suivant; par exemple : celles deFerrières en Gûtinais; de Fulde dans le diocèse deMayence; de Reichenau dans celui de Constance;d’Aniane en Languedoc; de Fontenelle ou Saint-Vandrille en Normandie; et les hommes qui leshonorèrent avaient été presque tous au nombre desdisciples d’Alcuin, car indépendamment de ses soinspour rétablir les écoles, il enseigna lui-même, etavec un grand éclat.
III. Ge ne fut point dans un monastère ni dansaucun établissement public qu’eut lieu d’abord sonenseignement : de 782 à 796, durée de son séjour àla cour de Charlemagne, Alcuin fut à la tête d’uneécole intérieure, dite l'École du Palais, qui suivaitCharles partout où il se transportait, et à laquelleassistaient ceux qui se transportaient partout aveclui. Là, outre beaucoup d’autres, Alcuin eut pourauditeurs :
1° Charles, fils de Charlemagne.
2“ Pépin, id.
3° Louis, id.
(5) Bal., t. t* r , col. 901.