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CIVILISATION EN FRANCE.
mesure. Nous avons dans les temps modernes ungrand exemple de l’importance de cette distinction.La plupart des hommes qui ont fait la gloire durègne de Louis XIV se sont formés très-indépen-damment de lui, quand les grandes luttes religieu-ses retentissaient encore en France, au milieu destroubles de la Fronde et dans une liberté qui netarda pas à disparaître. Les véritables fruits de l'in-fluence de Louis XIV appartiennent à la dernièrepériode de son règne; ce sont les mœurs et leshommes de ce temps-là qu’il faut considérer pourbien juger des effets de son gouvernement, et de ladirection qu’il imprima aux esprits. A coup sûr, ladifférence est grande et mérite qu’on en tiennecompte.
Nous n’en apercevons point une semblable entreles hommes que Charlemagne a trouvés et ceux quise sont formés sous lui. Ces derniers ne furent pointinférieurs à leurs prédécesseurs; mais ils furent au-tres, et la vérité de la distinction que j’indique s’yrévèle également.
Je vous ai parlé, dans notre dernière réunion,du premier et sans contredit du plus distingué descontemporains de Charlemagne. Les hommes dontj’ai à vous entretenir aujourd'hui, presque tous dumoins, appartiennent à la môme époque, à la mêmeclasse; comme Alcuin, ils n’ont pas été formés parCharlemagne, il les a trouvés et s’en est servi. Deuxd’entre eux, Leidrade et Théodulf, étaient, commeAlcuin, étrangers à la Gaule-Franque; et sansCharlemagne, ils n’y auraient probablement jamaisparu.
I. Leidrade était né dans la province que les Ro-mains appelaient le Norique, située sur les confinsde l’Italie et de l’Allemagne. 11 fut d’abord attachéà Arnon, évêque de Saltzbourg, et se fit remarquerde bonne heure par son esprit et sa science. Char-lemagne se l’attacha d’abord comme bibliothécaire,et l’employa dans diverses missions. Les missi do-minici, principaux instruments, comme vous l’avezvu, de son gouvernement, étaient presque tous deshommes de cette sorte, qu’il avait attirés de toutesparts, et qu’il retenait habituellement auprès de luipour les envoyer, selon le besoin, inspecter telleou telle portion de ses États, sauf à s’en séparerplus tard en leur donnant quelque grande chargeecclésiastique ou civile. Ainsi il arriva à Leidrade :après plusieurs missions, dont la dernière, dans laGaule méridionale, l’empêcha même quelque tempsde se faire sacrer, il fut nommé, en 798, archevêquede Lyon. L’Église de Lyon était toujours une desplus considérables du midi de la Gaule, et en mêmetemps une de celles où le désordre avait été le plusgrand et devait donner plus de peine à réparer. Ce fut
à ce titre, et pour satisfaire à ce besoin, que Charlema-gne la confia à Leidrade. Il nous reste un monumentcurieux de ce que fit dans son diocèse le nouvel ar-chevêque. C’est une lettre dans laquelle il rend lui-même à Charlemagne un compte détaillé de ses travaux et de leurs résultats. Permettez-moi de vousla lire tout entière, malgré ses emphatiques lon-gueurs ; il faut les supporter pour se former uneidée vraie du tour d’esprit de ce temps et des rela-tions d’un archevêque avec le souverain. La daten’en est pas précisément connue; mais elle appar-tient probablement aux premières années du neu-vième siècle.
A Charles le Grand, Empereur.
Au puissant Charles, empereur, Leidrade, évêque de Lyon,salut. Noire seigneur, empereur perpétuel et sacré, je suppliela clémence de Votre Allesse d’écouter d’un visage favorablecette courte épître, de telle sorte que votre pieuse prudenceconnaisse ce qu’elle renferme, et que votre noble clémence serappelle l'intention de ma demande. Vous avez daigné jadisdestiner au gouvernement de l’Eglise de Lyon, moi, le plusinfirme de vos serviteurs, incapable et indigne de cette charge.Mais comme vous traitez les hommes bien moins selon leurmérite que selon votre bonté accoutumée, vous en avez a,;iavec moi comme il a plu à votre ineffable piété; et sans aucuntitre de ma part, vous avez bien voulu me charger d'avoir àprendre soin de cette Eglise, et à faire en sorte qu’à la venirles abus qui y avaient été commis fussent réformés et évités. Ilmanquait beaucoup de choses, extérieurement et intérieure-ment , à cette Eglise, tant en cc qui concerne les saints officesque pour les édifices et les autres besoins ecclésiastiques.Ecoutez donc ce que moi, votre très-humble serviteur, j’y aifait depuis mon arrivée, avec l’aide de Dieu et la vôtre. LeSeigneur tout-puissant, et qui voit les consciences, m'esttémoin que je ne vous expose pas ces choses pour en tireraucun profit, et que je n’ai point arrangé et ne vous dis pointceci pour que cela me procure quelque nouvel avantage, maisparce que je m’attends chaque jour à sortir de cette vie, etqu'à cause de mes infirmités , je me crois très-près de la mort.Je vous dis ces choses afin que, parvenues à vos oreilles béni-gnes , et pesées avec indulgence, si vous jugez qu’elles ont étéfaites convenablement et selon votre volonté, elles ne soientpas après ma mort exposées à languir et périr.
Lorsque j'eus, suivant votre ordre, pris possession de celteéglise > j’agfîs de tout mon pouvoir, selon les forces de ma pe-titesse, pour amener les offices ecclesiastiques au point où,avec la grâce de Dieu, ils sont à peu près arrivés. Il a pluà votre piété d'accorder à ma demande la restitution desrevenus qui appartenaient autrefois à l'Eglise de Lyon ; aumoyen de quoi, avec la grâce de Dieu , et la vôtre, on a établidans ladite Eglise une psalmodie où l'on suit, autant que nousl’avons pu, le rite du sacré palais, en tout ce que comportel'office divin. J'ai des écoles de chantres , dont plusieurs sontdéjà assez instruits pour pouvoir en instruire d'autres. Euoutre, j’ai des écoles de lecteurs qui non-seulement s'acquit-tent de leurs fonctions dans les offices, mais qui, par la médi-tation des livres saints, s’assurent les fruits de l'intelligencedes choses spirituelles. Quelques-uns peuvent expliquer le sensspirituel des évangiles; plusieurs ont l’intelligence des prophé-ties; d’autres, des livres de Salomon , des psaumes et même deJob. J’ai fait aussi tout ce que j’ai pu dans cette Église pour lacopie des livres. J’ai procuré également des vêtements auxprêtres, et cc qui était nécessaire pour les offices. Je n'ai rien