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CIVILISATION EN FRANCE.
taire; il ne l’employait pas dans des missions ex-traordinaires : une seule fois, en 806, il l’envoyaà Rome, pour faire confirmer son testament par lepape; à l’exception de cette circonstance, il le gardaconstamment auprès de lui.
Après la mort de Charlemagne, Éginhard jouit,auprès de Louis le Débonnaire, de la môme faveur;mais bientôt il tomba dans un profond dégoût, etji'aspira plus qu’à se retirer de la cour. Parmi lessoixante-trois lettres qui nous restent de lui, plu-sieurs sont un monument curieux de la situation etde l’abattement des compagnons de Charlemagnelorsqu’ils se trouvèrent séparés de ce prince, et for-cés de vivre sous le gouvernement déplorable deson fils :
Je ne le demande pas , écrit Éginhard à l’un de ses amis ,de me rien écrire sur l’état des affaires du palais , car rien dece qui s’y fait ne me plaît à savoir : je m’inquiète seulementd’apprendre où sont et ce que font mes amis, s’il en reste làquelque autre que toi (1).
Ailleurs il conjure un des officiers du palais del’excuser auprès de l’empereur s’il ne se rend pas àla cour :
La reine, en quittant Ain , m’a ordonné de la rejoindre àCompïègne, car je ne pouvais partir avec elle. Pour obéir àses ordres , je me suis rendu à grand'peine et en dix jours àValenciennes. De là , hors d'état de monter à cheval, je suisvenu par eau jusqu’à Saint-Bavon. Mais je suis alternativementattaqué de douleurs de reins et d’un relàchement'd’entrailles,tellement que, depuis mon départ d’Aix , je n’ai pas passé unseul jour sans souffrir de l’un ou de l’autre de ces maux. Jesuis également atteint de ce qui m’a tant abattu l’an dernier,d’un engourdissement continuel de la cuisse droite, et d’unedouleur de foie presque intolérable. Au milieu de ces souf-frances , je mène une vie fort triste, et à peu près dénuée detoute joie ; mais ce qui m’afflige le plus, c’est que je crains dene pas mourir où je voudrais , et d’avoir à m’occuper d’autrechose que du service des saints martyrs du Christ (2).
Les chagrins domestiques vinrent bientôt se join-dre aux dégoûts politiques. Qu’elle fût ou non fillede Charlemagne, Éginhard avait épousé une Immadont il parle à plusieurs reprises dans ses lettres,et qu’il aimait tendrement. Dans leur vieillesse,comme il arrivait très-souvent à celte époque, elles’était séparée de lui pour se vouer à la vie reli-gieuse. Elle mourut en 836, dans le monastère oùelle s’était retirée, et Éginhard écrivit à son amiLoup, abbé de Ferrières :
Tous-mes travaux, tous mes soins pour les affaires de mesamis ou pour les miennes, ne me sont plus de rien ; tout s’ef-face , tout s’abîme devant la cruelle douleur dont m’a frappéla mort de celle qui fut jadis ma fidèle femme , qüî était en-
(1) Lettre 47, dans le Recueil (Jet hittortent de France, X. yi , p. 58Î.(î) Lettre 44 1 ibid., p. 580.
core ma sœur et ma compagne chérie. C’est un mal qui ne peutfinir, car ses mérites sont si profondément enracinés dans mamémoire que rien ne saurait les en arracher. Ce qui rcdoublomon chagrin et aigrit chaque jour ma blessure, c’est de voirainsi que tous mes vœux n’ont eu aucune puissance , et que lesespérances que j’avais mises dans l’intervention des saintsmartyrs sont déçues. Aussi les paroles de ceux qui essayent deme consoler, et qui souvent ont réussi auprès d’autres hommes,ne font-elles que rouvrir et envenimer cruellement la plaie domon cœur, car ils veulent que je supporte avec courage desdouleurs qu’ils ne sentent point, et me demandent de me féli-citer d'une épreuve où ils sont incapables de me faire décou-vrir le moindre sujet de contentement (3).
Le langage de la douleur, entaché, dans la plu-part des monuments de ce temps, d’un froid et secjargon religieux qui le réduit à de monotones lieuxcommuns, est ici franc et simple, et prouve qu’É-ginhard n’avait pas emprisonné dans les habitudesmonastiques son âme comme sa vie.
Il ne survécut pas longtemps à sa femme : il mou-rut en 839, dans le monastère de Seligenstadt qu’ilavait fondé.
11 nous reste de lui, indépendamment de ses let-tres : 1° la Vie de Charlemagne ; 2“ des Annales deson temps. De ces deux ouvrages, le premier est,sans aucune comparaison , du vi° au vu* siècle, lemorceau d’histoire le plus distingué, le seul mêmequ’on puisse appeler une histoire, car c’est le seuloù l’on rencontre des traces de composition, d’in-tention politique et littéraire. Je n’ai guère eu à vousparler jusqu’ici que de misérables chroniqueurs. LaVie de Charlemagne n’est point une chronique; c’estune véritable biographie politique, écrite par unhomme qui a assisté aux événements, et les a com-pris. Éginhard commence par exposer l’état de laGaule-Franque sous les derniers Mérovingiens. Onvoit que leur détrônement par I’epin préoccupaitencore un certain nombre d’hommes, et causait à larace de Charlemagne quelque inquiétude. Éginhardprend soin d’expliquer comment on ne pouvait faireautrement; il décrit avec détail l’abaissement etl’impuissance où les Mérovingiens étaient tombés;part de cette exposition pour raconter l’avénementnaturel des Carlovingiens; dit quelques mots sur lerègne de Pépin, sur les commencements de celui deCharlemagne, et ses rapports avec son frère Carlo-man; et entre enfin dans le récit du règne de Char-lemagne seul. La première partie de ce récit estconsacrée aux guerres de ce prince, et surtout à sesguerres contre les Saxons. Des guerres et des con-quêtes, l’auteur passe au gouvernement intérieur, àl’administration de Charlemagne; enfin il aborde savie domestique, son caractère personnel.
(5) Lettre d’Fginhard à Loup, abbé de Ferrières, dan» le Recueil dethittorien» de France, t. vi, p. 402.