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VINGT-QUATRIÈME LEÇON.
Vous le voyez : ceci n’est point écrit au hasard,sans plan ni but; on y reconnaît une intention, unecomposition systématique : il y a de l’art en un mot;et depuis les grandes œuvres de la littérature latine,aucun travail historique ne porte de tels caractères.L’ouvrage de Grégoire de Tours lui-même, le pluscurieux, sans comparaison, que nous ayons rencon-tré sur notre chemin, est une chronique comme lesautres. La Vie de Charlemagne est au contraire unevraie composition littéraire, conçue et exécutée parun esprit réfléchi et cultivé.
Quant aux Annales d’Éginhard, elles n’ont qu’unevaleur de chronique. On les lui a contestées, pourles attribuer à d’autres écrivains; mais tout porte àcroire qu’elles sont de lui.
On dit qu’il avait composé une histoire détaillée
des guerres contre les Saxons. Il ne nous en reste rien.
Alcuin et Éginhard, ce sont là, messieurs, sansaucun doute, les deux hommes les plus distinguésdu règne de Charlemagne : Alcuin, lettré employédans les affaires du gouvernemen t ; Éginhard, hommed’affaires devenu lettré. Vous allez voir tomber cetéclat momentané du règne de Charlemagne; vousallez assister au démembrement de son empire. Lemouvement intellectuel, dont nous venons d’obser-ver les premiers pas, ne périra point : nous le ver-rons se perpétuer comme il a commencé; d’unepart, dans les hommes qui dirigent les affaires dumonde, de l’autre, dans ceux qui se vouent à l’étudeet à la science solitaire. La société changera souventd’étal et de formes; l’intelligence ranimée traverserasans se ralentir maintenant toutes ses révolutions.
VINGT-QUATRIEME LEÇON.
Do la marche et des causes du démembrement de l'empire de Charlemagne. — 1<> État de cet empire en 845, après le traitéde Verdun. — Etat intérieur du royaume de France à cette époque. — 2« En 888, après la mort de Charles le Gros. —Sept royaumes. — Etablissement définitif de l’hérédité des fiefs en France. — Vingt-neuf petits Etats ou fiefs importantsfondés à la fin du ix* siècle. — 5<> En 987, à la chute des Carlovingiens. — Quatre royaumes. — En France cinquante-cinqfiefs importants. — Explications de ce démembrement. — Leur insuffisance. — Une seule, la diversité des races, développéepar M. Thierry, est vraisemblable. — Elle est encore incomplète. — La vraie cause est l'impossibilité d’un grand Etat à cetteépoque, et la naissance progressive des sociétés locales qui ont formé la confédération féodale.
Messieurs , |
On lit dans un chroniqueur du siècle où mourutCharlemagne :
Charles, qui toujours était en course , arriva par hasard et !inopinément dans une certaine ville maritime de la Gaule- !Narbonnaise. Pendant qu’il dînait et n’était encore connu de ipersonne, des corsaires normands vinrent pour exercer leurspirateries jusque dans le port. Quand on aperçut les vaisseaux,on prétendit que c'étaient des marchands , Juifs selon ceux-ci,Africains suivant ceux-là, Bretons au sentiment d'autres ; maisl'habile monarque, reconnaissant à ta construction et à l'agilité jdes bâtiments qu’ils portaient non des marchands, mais des jennemis, dit aux siens : « Ces vaisseaux ne sont point chargés \de marchandises, mais de cruels ennemis. » A ces mots, tous ,scs Francs, à l’envi les uns des autres , coururent à leurs na- ;vires, mais inutilement. Les Normands, en effet, apprenantque là était celui qu’ils avaient coutume d’appeler Charles leMarteau, craignirent que toute leur flotte ne fut prise dansce port, ou ne pérît réduite en débris, et ils évitèrent, par unefuite d'une inconcevable rapidité , non-seulement les glaives, j
mais même les yeux de ceux qui les poursuivaient. Le reli-gieux Charles cependant, saisi d’une juste crainte, se levantde table, se mit à la fenêtre qui regardait l’Orient, et demeuratrès-longtemps le visage inondé de pleurs. Personne n’osantl’interroger, ce prince belliqueux, expliquant aux grands quil’entouraient la cause de son action et de ses larmes , leur dit :« Savez-vous, mes fidèles , pourquoi je pleure si amèrement?Certes, je ne crains pas que ces hommes réussissent à me nuirepar heurs misérables pirateries ; mais je m’afflige profondémentque, moi vivant, ils aient été près de loucher ce rivage, etje suis tourmenté d’une violente douleur quand je prévois dequels maux ils écraseront mes neveux et leurs peuples (1) ! »
Par un hasard singulier, nous savons la date pré-cise de cette anecdote : elle a été écrite vers le moisde juin 884, c’est-à-dire 70 ans après la mort deCharlemagne, sur les récits d’un homme qui avaitpris part à plusieurs de ses expéditions contre les
(1) Des faits et gestes de Charles le Grand, par un moine do Saint-Gall,dans ma Collection des Mémoires relatifs à Vhistoire (ta France , tom. ni,p. 231.