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CIVILISATION EN FRANCE.
règne des Franks, et la substitution d'une royauté nationaleau gouvernement fondé par la conquête (1).
De Charlemagne à Hugues Capet, l'histoire deFrance se réduit donc à deux grands faits : 1° laséparation des peuples selon la diversité des races;2° l’expulsion des souverains de race purement ger-maine, pour faire place à des souverains d’originegallo-franque, c’est-à-dire nationale.
Tel est le système : une rare intelligence desévénements, un vif sentiment des situations et desmoeurs y éclatent à chaque pas. Mais quelques ob-servations suffiront, si je ne m’abuse, pour montrerqu’il est incomplet et trop exclusif.
1° Dans les diverses alliances et combinaisonsqui ont eu lieu sous les règnes de Louis le Débon-naire et de ses enfants, il s’en faut beaucoup queles peuples se soient toujours rapprochés ou sépa-rés selon les races : beaucoup d’autres causes ontdéterminé leurs mouvements, et la considérationde la race n’y paraît souvent que fort subordon-née. Je n’en veux pour preuve que les faits dontM. Thierry lui-même a parlé. Dans les guerres deLouis contre ses enfants, les peuples de race pure-ment germanique paraissent défendre l’empereuret l’empire; dans les guerres des fils de Louis, cesont ceux-là qui le combattent; et parmi ceux quile défendent à la suite de Lothaire, il y a des Ro-mains, des Gaulois, des Goths, des Bourguignons,des Francs; et tous les royaumes ne sont point ral-liés contre les prétentions impériales de Lothaire,car le roi d’Aquitaine, Pépin II, s’allie avec luicontre Louis le Germanique et Charles le Chauve.Evidemment la position géographique, les intérêtspersonnels, une foule de causes mobiles et spécialesexercent sur ces alliances une influence souvent plusdécisive que l’origine et la parenté des nations.
2° Cette parenté ne décide pas davantage de laformation des royaumes : ceux de Bourgogne cis-jurane et transjurane le démontrent clairement;toutes les races y sont mêlées, et la délimitationen est déterminée par de tout autres motifs.
3° La considération de la race est encore plusétrangère à la formation de ccs petits Etats, duchés,oomtés, seigneuries, etc., entre lesquels se partagechaque royaume. 11 n’y a ici point de lutte d’ori-gine, de nationalité, et pourtant il y a séparation,démembrement, tout comme entre les grandes mas-ses de populations dont les royaumes sont formés.
D’autres causes que la diversité des races pré-sidèrent donc à la dissolution de l’empire de Char-lemagne, et à la formation des Etats nouveaux.
(J) Lettre xti»p. 320,355, 387.
Celle-là y contribua sans doute : mais on ne sauraitla regarder comme la cause générale, dominante,caries mêmes faits s’accomplissent là où elle n’agitpoint, aussi bien que là où elle agit. Or c’est la causegénérale et dominante que nous cherchons. Puisquela variété des races ne nous la fournit point, essayonsde la trouver ailleurs.
Vous vous rappelez, je l’espère, qu’en exposantl’état de la Gaule-Romaine et de ses habitants, an-ciens et nouveaux, après la grande invasion (2), j’aiétabli que les deux associations primitives des peu-ples germains, la tribu, régie selon des principesde liberté, et la bande guerrière, où prévalait lepatronage militaire et aristocratique, furent éga-lement dissoutes en passant sur le sol romain, carleurs institutions ne convenaient plus à la nouvellesituation des conquérants, à la fois propriétaires etdispersés sur un vaste pays.
Vous avez vu aussi la société romaine, son or-ganisation générale du moins et la force qui yprésidait, l’administration impériale, se dissoudreaprès l’invasion. En sorte qu’au commencement duvin" siècle, la société romaine et la société germaineavaient également péri dans la Gaule-Franque,livrée à la plus hétérogène anarchie.
La tentative de Charlemagne fut de les ressus-citer ensemble; il entreprit de relever l’empire clson unité, en rétablissant d’une part l’administra-tion romaine, de l’autre les assemblées nationalesgermaniques et le patronage militaire. Il ressaisiten quelque sorte tous les modes d’association, tousles moyens de gouvernement qu’avaient connusl’empire et la Germanie, et qui gisaient désorga-nisés, impuissants, pour les remettre en vigueur àson profit. 11 fut à la fois chef de guerriers, pré-sident des assemblées nationales et empereur. Ilréussit un moment et pour son propre compte. Maisc’était là une résurrection pour ainsi dire galvani-que; appliqués à une grande société, les principesde l’administration impériale, et ceux de la bandeerrante, et ceux de la tribu libre de la Germanie,étaient également impraticables. Aucune grande so-ciété ne pouvait être maintenue. Il faut en trouverles éléments, d’une part dans l’esprit des hommes,de l’autre dans les relations sociales. Or, l’état moralet l’état social des peuples, à cette époque, répu-gnait également à toute association, à tout gouver-nement unique et étendu. Les hommes avaient peud'idées et des idées fort courtes. Les relations so-ciales étaient rares et étroites. L’horizon de la penséeet celui de la vie étaient extrêmement bornés. A detelles conditions, une grande société est impossible.
(4) Leçon p. 70.