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VINGT-SIXIÈME LEÇON.
son avocat ; et s'il s'élève entre eux quelque contestation qu’ilsne puissent ou ne veuillent pas apaiser eux-mêmes, qu’alors lacause soit portée devant le comte ou le juge, par l’avocat quela loi donne à l’évêque, et que là elle soit décidée selon la loi,sauf, avant tout, ce qui vient d’être dit sur la personne desclercs (1).
Toutes les fois qu’il avait quelque intérêt à inter-venir dans les débats des évêques, soit entre eux,soit avec des laïques, il n’avait garde de s’en abste-nir. Mais en général, comme la juridiction ecclé-siastique était plus éclairée et plus régulière, ilétait plus enclin à l’étendre qu’à la restreindre; etmalgré la soumission des évêques pendant sonrègne, ils y puisèrent plus tard, en faveur de leurindépendance, d’utiles précédents.
3° Dans l’ordre civil, spécialement en matière demariages et de testaments, le pouvoir du clergés’accrut aussi à la même époque. J’ai déjà indiquéquelle cause lui avait livré celte importante attribu-tion. Je vous ai fait remarquer combien, chez lesBarbares, la famille était peu constituée, peu stable,et quel intérêt avait un gouvernement régulier à yintroduire plus d’ordre et de fixité. Ce fut surtoutpar ce motif que toutes les questions de parenté, demariage, de testament, tombèrent sous la juridic-tion ecclésiastique, et l’Église, en pénétrant ainsidans l’intérieur des familles, acquit un immensepouvoir.
4° Enfin Charlemagne abandonna à chaque église,sous le nom de mansus ecclesiasticus, une métairiefranche de toute espèce de charges et d’impôts; con-cession importante à une époque où les propriétésrurales fournissaient presque seules aux dépensespubliques.
Malgré sa servitude momentanée, l’Église avaitlà, à coup sûr, de nombreux et féconds principesd’indépendance et de puissance. Ils ne tardèrent pasà se développer. Pendant les premières années durègne de Louis le Débonnaire, l’ordre de chosesétabli par Charlemagne continue, ou à peu près;c’est encore l’empereur qui gouverne, qui sembledu moins gouverner l’Église. Mais bientôt toutchange, et l’Église à son tour gouverne l’empereur.Je n’entrerai à ce sujet dans aucun détail. Personnen’ignore que l’envahissement du pouvoir par leclergé est le caractère dominant des règnes de Louisle Débonnaire et de Charles le Chauve, jusqu’aumoment où toute société générale, tout gouverne-ment central, disparurent pour faire place au ré-gime féodal. Les faits sont présents à tous les es-
(1) Cap. Car. m., a. 801, § 59 ; t. i«r, col. 355.
(2) Bai., t. ii, col. 133.
prils. Je ne citerai qu’un texte, plus clair, s’il estpossible, que tous les laits. C’est l’article 2 de l’ac-cusation intentée le 14 juin 859, devant le concilede Toul, par Charles le Chauve contre Wénilon,archevêque de Sens, qui s’était séparé de lui pours’allier à ses ennemis. Cette dénonciation d’unévêque par le roi semble un acte de résistance etd’indépendance de la royauté ; voici en quels termeselle s’exprime :
Par son élection et celle des autres évêques, et avec lavolonté, le consentement et les acclamations des autres fidèlesde notre royaume , Wénilon , dans son propre diocèse , dans lacité d’Orléans, dans la Basilique de la Sainte-Croix, en pré-sence des autres archevêques et évêques, m'a consacré roi ,selon la tradition ecclésiastique, et en m'appelant à régner, ilm’a oint du saint chrême, m'a donné le diadème et le sceptreroyal , et m’a fait monter sur le trône. Après cette consécra-tion , je ne pouvais être renversé du trône, ni supplanté parpersonne, du moins sans avoir été entendu et jugé par lesévêques, par le ministère desquels j'ai été consacré roj, et quiont été nommés les trônes de Dieu. Dieu repose sur eux ; c'estpar eux qu'il décerne ses jugements ; j'ai toujours été et je suisencore à présent prêt à me soumettre à leurs corrections pa-ternelles et à leurs jugements castigatoires (2).
Certes la révolution qui avait élevé, dans la Gaule-Franque, le sacerdoce au-dessus de l’empire, nepeut être attestée par un témoignage moins suspectet plus formel.
C’était au profit de l’épiscopat gallo-franc quecelte révolution semblait accomplie; c’était par lesévêques que le pouvoir temporel était ainsi vaincuet traité. Mais celte souveraineté de l’Église natio-nale ne devait pas subsister longtemps, et ce n’étaitpoint au profil des évêques que l’Eglise avait con-quis l’État. Vous vous rappelez qu’en cherchant, aumilieu de la dissolution qui avait envahi la Gaulesous les derniers Mérovingiens, quels principes derégénération, civile et ecclésiastique, se laissaiententrevoir, c’est au delà des Alpes, à Rome, que leprincipe de la régénération ecclésiastique nous aapparu (3). Là se développa, en effet, le pouvoirappelé à dominer l’Église en général et l’Eglisegallo-franque en particulier. Ce fut entre les mainsde la papauté, et non de l’épiscopat, que tomba endéfinitive l’empire. Dans notre prochaine réunion,je mettrai sous vos yeux l’histoire des rapports del’Église gallo-franque avec la papauté durant celleépoque, et vous verrez que c’est la papauté qui,dans la décadence des Carlovingiens, a pris posses-sion de la souveraineté.
(S) Leçon 10', p. 280-307.