509
VINGT-HUITIÈME LEÇON.
sacrer. Je résoudrai ce problème comme je l’ai résolupour le règne de Charlemagne. J’ai rattaché le ta-bleau intellectuel de son époque à la vie d’un homme,d’un homme qui nt’ën a paru le représentant le plusfidèle : j’ai retrouvé, dans la destinée et les ouvragesd’Alcuin la trace de l’état et du mouvement généraldes esprits. J’adopterai pour l’époque suivante lamême méthode; j’y chercherai quelque homme quien soit l’image, en qui réfléchisse la vie intellec-tuelle de ses contemporains; et j’essayerai de lefaire bien connaître, certain que c’est là, vu le peud’espace dont je disposera meilleure manière de faireconnaître et comprendre le temps tout entier. Deuxhommes nous suffiront pour atteindre à ce résultat.
En étudiant la vie et les ouvrages d’Alcuin, nousavons été conduits à y reconnaître une double ten-dance, un double caractère : « Alcuin, ai-je dit, estthéologien de profession; l’atmosphère où il vit estessentiellement théologique; et pourtant l’espritthéologique ne règne point seul en lui; c’est aussivers la philosophie, vers la littérature ancienne quetendent ses travaux et ses pensées. Saint Jérôme etsaint Augustin lui sont très-familiers; mais Pylha-gore, Aristote, Aristippe, Diogène, Platon, Homère,Virgile, Sénèque, Pline, reviennent aussi dans samémoire. C’est un moine, un diacre, la lumière de1 Eglise contemporaine; mais c’est en même tempsun érudit, un lettré classique. En lui commenceenfin l’alliance des deux éléments dont l’esprit mo-derne a si longtemps porté l’incohérente empreinte,l’antiquité et l’Église, l’admiration, le goût, dirai-jele regret de la littérature païenne, et la sincérité dela foi chrétienne, l’ardeur à sonder ses mystères età défendre son pouvoir (1). »
Le même fait, messieurs, est le caractère domi-nant de l’époque qui nous occupe aujourd’hui; maisce n’est plus dans un seul homme que nous en re-trouvons l’image ; l’esprit chrétien et l’esprit romain,la théologie nouvelle et la philosophie ancienne semanifestent également, mais séparés et même enne-mis. Deux hommes se rencontrent qui peuvent êtreconsidérés comme les représentants distincts de cesdeux éléments. L’un, Ilincmar, l’archevêque dellheims, est le centre du mouvement théologique;l’autre, Jean Scot ou Érigène, est le philosophe dutemps. A la vie d’Ilincmarse rattachent les événe-ments et les travaux de la théologie contemporaine ;dans celle de Jean Scot se révèlent les débris del’ancienne philosophie. Dans l’histoire de ces deuxhommes apparaissent les deux forces dont la luttea fait longtemps toute l’histoire intellectuelle del’Europe moderne, l’Église doctrinale et la pensée
libre. Je tenterai de vousles faire connaître l’un et l’au-tre. C’est parHincmar que je commence aujourd’hui.
Il naquit vers l’an 806, dans la Gaule-Franqueproprement dite, c’est-à-dire dans le nord-est de laFrance actuelle. Sa famille était des plus considé-rables du temps : il avait pour parents le fameuxBernard II, comte de Toulouse, et un autre Bernard,comte de Vermandois. Il fut élevé dès son enfancedans le monastère de Saint-Denis, sous l’abbé Hil-duin. Louis le Débonnaire, en montant sur le trône,soit qu’il connût déjà Hincmar, soit qu’il prît inté-rêt à sa famille, le fit -venir à sa cour, et le gardaauprès de lui. Vous savez quels furent, de 816 à850, les efforts de ce prince pour réformer l’Égliseet surtout les monastères : celui de Saint-Denis enavait, comme tant d’autres, un pressant besoin; ladiscipline et la science y étaient dans le même dé-clin. Hincmar, tout jeune qu’il était, travailla etcontribua puissamment, en 829, à en décider la ré-génération. Il lit plus; il rentra lui-même dans lemonastère, et y mena la vie la plus rigide : mais iln’y vécut pas longtemps en repos; l’abbé llilduinprit parti, vers 850, dans les querelles de Louis leDébonnaire avec ses enfants; il se prononça contrel’empereur, et lorsque Louis ressaisit le pouvoir,Hilduin fut dépossédé de son monastère et exilé enSaxe. Soit affection pour son abbé, soit par d’autresconsidérations qui nous échappent, Hincmar l’ysuivit, et conserva cependant assez de crédit, non-seulement pour revenir bientôt lui-même à la cour,mais pour faire rappeler et réintégrer Hilduin.
A partir de celte époque, on le voit tantôt auprèsde l’empereur, tantôt dans l’intérieur de son mo-nastère, menant tour à tour la vie d’un prêtre favoriet celle d’un moine austère. Il est difficile de démê-ler, à la distance où nous sommes, quelle était enlui la part de l’ambition mondaine et celle de laferveur religieuse. Ce qui paraît certain, c’est queni l’une ni l’autre ne lui fut jamais étrangère, etque, dans tout le cours de sa vie, comme à cetteépoque, il fut presque également préoccupé de safortune et de son salut.
A la mort de Louis le Débonnaire, en 8 40, Charlesle Chauve prit Hincmar dans la même faveur : de840 à 844, il vécut à la cour de ce prince commeson plus intime confident et son principal agentdans toutes les affaires ecclésiastiques. Charles luidonna plusieurs abbayes. En 844, il assistait auconcile de Verneuil. Le siège de llheims était va-cant depuis neuf ans, par suite de la déposition del’archevêque Ebbon, affaire compliquée et obscure,dans le détail de laquelle je n’entrerai point; leclergé demanda qu’on pourvût enfin à ce siège im-portant, et, l’année suivante, en 815, au concile
(1) Leçon 22<-*, p. 518.