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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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VINGT-HUITIÈME LEÇON.

sacrer. Je résoudrai ce problème comme je lai résolupour le règne de Charlemagne. Jai rattaché le ta-bleau intellectuel de son époque à la vie dun homme,dun homme qui ntën a paru le représentant le plusfidèle : jai retrouvé, dans la destinée et les ouvragesdAlcuin la trace de létat et du mouvement généraldes esprits. Jadopterai pour lépoque suivante lamême méthode; jy chercherai quelque homme quien soit limage, en qui réfléchisse la vie intellec-tuelle de ses contemporains; et jessayerai de lefaire bien connaître, certain que cest, vu le peudespace dont je disposera meilleure manière de faireconnaître et comprendre le temps tout entier. Deuxhommes nous suffiront pour atteindre à ce résultat.

En étudiant la vie et les ouvrages dAlcuin, nousavons été conduits à y reconnaître une double ten-dance, un double caractère : « Alcuin, ai-je dit, estthéologien de profession; latmosphère il vit estessentiellement théologique; et pourtant lespritthéologique ne règne point seul en lui; cest aussivers la philosophie, vers la littérature ancienne quetendent ses travaux et ses pensées. Saint Jérôme etsaint Augustin lui sont très-familiers; mais Pylha-gore, Aristote, Aristippe, Diogène, Platon, Homère,Virgile, Sénèque, Pline, reviennent aussi dans samémoire. Cest un moine, un diacre, la lumière de1 Eglise contemporaine; mais cest en même tempsun érudit, un lettré classique. En lui commenceenfin lalliance des deux éléments dont lesprit mo-derne a si longtemps porté lincohérente empreinte,lantiquité et lÉglise, ladmiration, le goût, dirai-jele regret de la littérature païenne, et la sincérité dela foi chrétienne, lardeur à sonder ses mystères età défendre son pouvoir (1). »

Le même fait, messieurs, est le caractère domi-nant de lépoque qui nous occupe aujourdhui; maisce nest plus dans un seul homme que nous en re-trouvons limage ; lesprit chrétien et lesprit romain,la théologie nouvelle et la philosophie ancienne semanifestent également, mais séparés et même enne-mis. Deux hommes se rencontrent qui peuvent êtreconsidérés comme les représentants distincts de cesdeux éléments. Lun, Ilincmar, larchevêque dellheims, est le centre du mouvement théologique;lautre, Jean Scot ou Érigène, est le philosophe dutemps. A la vie dIlincmarse rattachent les événe-ments et les travaux de la théologie contemporaine ;dans celle de Jean Scot se révèlent les débris delancienne philosophie. Dans lhistoire de ces deuxhommes apparaissent les deux forces dont la luttea fait longtemps toute lhistoire intellectuelle delEurope moderne, lÉglise doctrinale et la pensée

libre. Je tenterai de vousles faire connaître lun et lau-tre. Cest parHincmar que je commence aujourdhui.

Il naquit vers lan 806, dans la Gaule-Franqueproprement dite, cest-à-dire dans le nord-est de laFrance actuelle. Sa famille était des plus considé-rables du temps : il avait pour parents le fameuxBernard II, comte de Toulouse, et un autre Bernard,comte de Vermandois. Il fut élevé dès son enfancedans le monastère de Saint-Denis, sous labbé Hil-duin. Louis le Débonnaire, en montant sur le trône,soit quil connût déjà Hincmar, soit quil prît inté-rêt à sa famille, le fit -venir à sa cour, et le gardaauprès de lui. Vous savez quels furent, de 816 à850, les efforts de ce prince pour réformer lÉgliseet surtout les monastères : celui de Saint-Denis enavait, comme tant dautres, un pressant besoin; ladiscipline et la science y étaient dans le même dé-clin. Hincmar, tout jeune quil était, travailla etcontribua puissamment, en 829, à en décider la ré-génération. Il lit plus; il rentra lui-même dans lemonastère, et y mena la vie la plus rigide : mais ilny vécut pas longtemps en repos; labbé llilduinprit parti, vers 850, dans les querelles de Louis leDébonnaire avec ses enfants; il se prononça contrelempereur, et lorsque Louis ressaisit le pouvoir,Hilduin fut dépossédé de son monastère et exilé enSaxe. Soit affection pour son abbé, soit par dautresconsidérations qui nous échappent, Hincmar lysuivit, et conserva cependant assez de crédit, non-seulement pour revenir bientôt lui-même à la cour,mais pour faire rappeler et réintégrer Hilduin.

A partir de celte époque, on le voit tantôt auprèsde lempereur, tantôt dans lintérieur de son mo-nastère, menant tour à tour la vie dun prêtre favoriet celle dun moine austère. Il est difficile de démê-ler, à la distance nous sommes, quelle était enlui la part de lambition mondaine et celle de laferveur religieuse. Ce qui paraît certain, cest queni lune ni lautre ne lui fut jamais étrangère, etque, dans tout le cours de sa vie, comme à cetteépoque, il fut presque également préoccupé de safortune et de son salut.

A la mort de Louis le Débonnaire, en 8 40, Charlesle Chauve prit Hincmar dans la même faveur : de840 à 844, il vécut à la cour de ce prince commeson plus intime confident et son principal agentdans toutes les affaires ecclésiastiques. Charles luidonna plusieurs abbayes. En 844, il assistait auconcile de Verneuil. Le siège de llheims était va-cant depuis neuf ans, par suite de la déposition delarchevêque Ebbon, affaire compliquée et obscure,dans le détail de laquelle je nentrerai point; leclergé demanda quon pourvût enfin à ce siège im-portant, et, lannée suivante, en 815, au concile

(1) Leçon 22<-*, p. 518.