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CIVILISATION EN FRANCE.
qu'ils doivent compte au Seigneur de l'âme des rois eux-mêmes...» Quand on dit que !c roi n'est soumis aux lois niaux jugements de personne, si ce n‘est de Dieu seul , on ditvrai s'il est roi en effet comme l'indique son nom. Il est dit roiparce qu’il régit, gouverne ; s’il se gouverne lui-même selonla volonté de Dieu , s’il dirige les bons dans la voie droite, etcorrige les méchants pour les ramener de la mauvaise voiedans la bonne, alors il est roi et n’est soumis au jugement depersonne, si ce n’est de Dieu seul... ; car les lois sont insti-tuées, non contre les justes, mais contre les injustes... ; maiss'il est adultère, homicide, inique, ravisseur, alors il doit êtrejugé , en secret ou en public , par les évêques qui sont sur lestrônes de Dieu (1).
Jamais, à coup sûr, les maximes de la souverai-neté ecclésiastique n’ont été plus formellementétalées.
En fait, la vie d’Hincmar est pleine d’actes derésistance aux souverains mêmes qu’il servait avecle plus de zèle, et son langage avec eux était de lafierté la plus inflexible. Je n’en citerai qu’un exem-ple. En 881, sous le règne de Louis III, une luttes’était engagée entre ce prince et le concile de Fis-mes, sur l’élection d’un évêque de Beauvais ; le roiavait protégé et soutenait obstinément un clercnommé Odacre, que le concile jugeait indigne,llincmar écrit à Louis :
Quant à ce que vous nous avez mandé que vous ne feriezrien autre que ce que vous avez déjà fait, sachez que, si vousne le faites point, Dieu fera lui-même ce qui lui plaira. L’em-pereur Louis (le Débonnaire) n’a pas vécu autant d’annéesque son père Charles ; le roi Charles (le Chauve), votre aïeul,n’a pas vécu autant d'années que son père; votre père à vous(Louis le Bègue) n'a pas vécu autant d’années que son père ; ettout en vivant au milieu de celte pompe où votre aïeul et votrepère ont vécu à Compïègne, jetez les yeux là où repose votrepère; et, si vous ne le savez pas, demandez où est mort et oùrepose votre aïeul ; et que votre cœur ne s’enfle point devantla face de celui qui est mort pour vous et pour nous tous, etqui ensuite est ressuscité des morts, et qui maintenant nemeurt plus. Et soyez certain que vous mourrez, vous ne savezquel jour ni à quelle heure; vous avez donc besoin, commenous tous, d’être toujours prêt à l’appel du Seigneur... Vouspasserez bientôt; mais la sainte Eglise avec ses chefs, sous leChrist, son chef souverain, et selon sa promesse , demeureraéternellement (2).
Je pourrais multiplier ces citations : les écritsd’Hincmar, comme toute sa vie, prouvent à chaquepas que, sans les pousser jusqu’à la révolte et àl’envahissement du gouvernement civil, il profes-sait, sur les rapports des deux pouvoirs, toutes lesmaximes qui, depuis la mort de Charlemague,s’étaient développées dans l’Église gallo-franque, etqu’il savait, au besoin, s’en prévaloir pour résister.
Quant à ses relations avec un autre pouvoir, avecle souverain étranger de l’Église, le pape, elles sont
(t) Ifincm. Op., de Divort. Loth et Teutb., 1.i<*, p. 093-605.
( 2 ; Hincm. Op , t. n, p. 199.
plus difficiles à déterminer, aussi bien que les idéesqu’il professait à ce sujet, il y règne beaucoup decontradiction et d’incertitude. Souvent llincmarparait en grande faveur à Rome : Léon IV, en luienvoyant le pallium, lui donne le droit que, dit-il,on n’a presque jamais donné à d’autres archevêques,de le porter tous les jours. Adrien II, Jean VIII, seconduisent par ses conseils, et lui accordent tout cequ’il leur demande. Dans la grande lutte de Nico-las I" contre le roi Lothaire, à l’occasion de Teut-berge et de Waldrade, llincmar prit le parti de lacour de Rome, soutint la même cause, et en reçutbeaucoup de marques d’estime et de bienveillance.Dans d’autres circonstances, au contraire, on le voitnon-seulement en opposition, mais en lutte avec elle,et il en est très-mal traité. Je vous ai déjà parlé del’échec qu’il subit dans l’affaire de Rothade, évêquede Soissons (3). Voici une autre affaire où Nico-las I" ne lui fut pas plus favorable. Le prédécesseurd’Hiucmar sur le siège de Rheims, Ebbon, avait in-stitué un certain nombre de prêtres ou de diacres,entre autres un nommé Wulfad ; on soutint que cetteinstitution n’était point canonique; qu’Ebbon, n’ayantpas été légitime archevêque de Rheims, n’avait paseu le droit de conférer les ordres, et qu’on devaitles retirer à ces prétendus clercs. La question futportée, en 853, au concile de Soissons, et après uneassez longue et curieuse instruction, soit par la pré-pondérance d’Hincmar, soit vraiment de l’avis duconcile, les prêtres et les diacres institués par Eb-bon furent déposés. Ils recoururent à Rome; et,en 806, Nicolas I" ordonna la révision de l’affaire;un nouveau concile eut lieu à Soissons; et le papeadressa aux évêques réunis une longue lettre où laconduite d’Hincmar, dans celui de 833, était rude-ment censurée ;
Là , dit-il, on a vu le métropolitain, tantôt déposer, tantôtressaisir ses droits ; tantôt se soumettre au concile, tantôt leprésider; tour à tour accusé, accusateur ou juge, réglertoutes choses selon sa propre fantaisie , en changeant sanscesse de rôle, et revêtir ainsi les apparences d'un certainanimal qui n’est pas toujours d’une seule et même couleur (4).
Contre de tels reproches, et contre l’influence deCharles le Chauve lui-même qui, cette fois, se mon-tra favorable à ses adversaires, l’ascendant d’Hinc-mar dans l’Église gallo-franque échoua; les clercsdéposés furent rétablis dans leur rang canonique;et malgré les ménagements que le pape leur recom-manda de conserver envers llincmar dans leur vic-toire, la défaite fut pour lui éclatante.
(5) Leçon Î7 f , p. 300-307.
(I) Labbe, Concif., t. vin , col. 834.