VINGT-HUITIÈME LEÇON. 371
co labyrinthe; il s’est toujours tenu éloigné duparti que l’histoire a qualifié de rebelle, et les prin-ces qui sont reconnus comme formant la série desvrais rois de France l’ont toujours compté parmileurs défenseurs. On le voit cependant très-habileen même temps à se maintenir en bons termes avecleurs ennemis ou leurs rivaux. Il serait injuste dedire qu’Hincmar ait dans l’histoire la physionomied’un intrigant; rien n’indique qu’il allât an-devantde l’intrigue, qu’il cherchât, à tout prix, les occa-sions d’agir, d’inlluer, de prévaloir; mais toutprouve qu’au besoin il savait employer l’intrigueavec beaucoup d’activité et d’adresse, et qu’il excel-lait à acquérir ou à conserver l’influence partout oùl’intérêt de sa situation, dans l’État ou dans l’Église,lui en faisait une nécessité. Aussi fut-il, pendant lalongue durée de sa vie, en grand crédit auprès detous les rois, de tous les pouvoirs contemporains.On le voit intervenir non-seulement dans les rela-tions des princes avec l’Église, mais dans le gouver-nement civil lui-même; il est employé dans lesmissions difficiles, consulté dans les questionsdélicates. Et non-seulement cette activité politiquese révèle dans son histoire, mais il en reste des mo-numents écrits. Nous avons de lui, soit sur le gou-vernement en général, soit sur les événements etles affaires auxquels il prit part, cinq ouvrages quiabondent en renseignements précieux sur les idéeset l’état politique de la France à cette époque. Cesouvrages sont :
1° Un traité, en trente-trois chapitres, adressé àCharles le Chauve et intitulé : De regis persondetderegio ministerio (1); ouvrage de morale plusque de politique, à en juger selon nos idées actuel-les, mais qui, au ix' siècle, était vraiment politique,car c’était au nom de la morale et en développantses préceptes que les ecclésiastiques influaient surles gouvernements. Dans le traité d’Hincmar, la mo-rale est d’ailleurs mêlée à un grand nombre de con-seilsde prudence et d’habileté pratique, assez sembla-bles à ceux qui, au xv' siècle, faisaient toute la sciencepolitique, et dont le livre du Prince est le type.
2° Une lettre adressée à Louis le Bègue, après soncouronnement, à la fin de l’année 877, pour luidonner des avis sur le gouvernement de ses États,et qui se termine par ce paragraphe d’un bon sensremarquable :
J'adresse par lettre à Votre Domination ce que je lui diraisde vive voix si J'étais auprès d’elle. Quant aux affaires propre-ment eûtes de l’Eglise et du royaume , je ne dois point donnerà leur sujet un conseil précis sans le concours et l'avis général
(1) Ilincm . Op. t t. w , p. 184.
(2) Ibid.
des grands ; et je ne pourrais ni n'oserais en décider à moiseul... Si, en attendant, ce dont Dieu nous préserve , il surve-nait quelque occasion de trouble , et qu’il plût à Votre Domi-nation de m'en informer, je m’efforcerai de vous aider de mesconseils et de mes services, selon mon savoir et mon pou-voir (2).
5° Une lettre à l’empereur Charles le Gros pourl’engager à veiller sur l’éducation des deux jeunesrois de France, Louis III et Garloman, et à leurdonner de bons conseillers.
4° Une grande lettre adressée aux grands de laFrance occidentale, qui avaient consulté Hincmarsur le gouvernement du roi Carloman, et dans la-quelle il leur transmet de longs extraits, peut-êtreune copie presque complète de l’ouvrage d’Adal-hard, de ordine palatii, où est exposé le mode degouvernement de Charlemagne, et dont je vous aidéjà entretenus (3).
5“ Enfin, des conseils sur le gouvernement deCarloman, adressés aux évêques de son royaume,en 882, l’année même de la mort d’Hincmar, etécrits à Épernay, au moment où il venait de fuir saville épiscopale assiégée par les Normands ; tant lesaffaires des États au gouvernement desquels il avaitconcouru continuaient de le préoccuper.
Et ne croyez pas, messieurs, que ce besoin d’im-portance politique, celte popularité de cour dontIlincmar jouit constamment, coûtassent rien à l’in-dépendance, disons plus, à l’orgueil de l’évêque. Ilne fut point, vous venez de le voir, du nombre deces prélats insolents et tracassiers qui, sous Louisle Débonnaire et Charles le Chauve, se complurentàhumilierdevant eux la royauté; mais il professait,en thèse générale, les principes sur lesquels leursprétentions étaient fondées, et, plus d’une fois, ilopposa, aux volontés du pouvoir temporel, un lan-gage tout pareil au leur. On lit dans son traité surle divorce de Lothaire et de Teutberge, querelledont je vous ai déjà parlé :
Quelques sages disent que ce prince, étant roi, n’est soumisaux lois ni aux jugements de personne , si ce n'est de Dieuseul .. qui l'a fait roi..., et que de même qu’il ne doit point,quoi qu’il fasse, être excommunié par ses évêques, de mêmei! ne peut être jugé par d'autres évêques; car Dieu seul adroit de lui commander... Un tel langage n'est point d’unchrétien catholique; il est plein de blasphème et de l’espritdu démon... L’autorité des apôtres dit que les rois doivent êtresoumis à ceux qu'elle institue au nom du Seigneur, et quiveillent sur leur âme, afin que cette tâche ne leur soit pointun sujet de douleur. Le bienheureux pape Gélase écrit à l’em-pereur Anaslase : « Il y a deux pouvoirs principaux par quiest gouverné ce monde; l’autorité pontificale et la dignitéroyale ; et l'autoritc des pontifes est d’autant plus grande
(3) Leçon 20 e , p. 298.