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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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VINGT-NEUVIÈME LEÇON.

cornent, parce que toutes choses viennent de lui et participentà son essence ; le milieu, parce que toutes choses se meuventvers lui afin d'atteindre au repos, terme de leur mouvement,et à ia stabilité de sa perfection (1).

XIV.

Toutes les choses qu'on dit être sont des images de Dieu( lheophamœ )... tout ce quon sent et comprend nest autrechose qu'une apparition de ce qu'on ne voit point, une mani-festation de ce qui est caché... une voie ouverte vers l'intelli-gence de ce qu'on ne comprend point, un nom de ce qui estineffable, un pas vers ce qu'on ne peut atteindre... une formede ce qui na point de forme, etc. (2).

XV.

On ne peut rien concevoir dans la créature si ce nest leCréateur qui seul est vraiment. Rien , hors de lui, ne peutêtre légitimement qualifié dessentiel ; car toutes choses, ve-nant de lui, ne sont rien de plus, en tant quelles sont, quunecertaine participation à létre de celui qui seul ne vient d'au-cun autre et subsiste par lui-même (3).

XVI.

Nous ne devons pas concevoir le Seigneur et la créaturecomme deux êtres distincts lun de lautre , mais comme unseul et même être. Car la créature subsiste en Dieu ; et Dieu,d'une façon merveilleuse et ineffable, se crée , pour ainsi dire,dans fa créature il se manifeste, dinvisible quil est se rendvisible, et dincompréhensible compréhensible (4).

XVII.

Tout ce que l'âme humaine, par son intelligence et dans saraison, connaît de Dieu et des principes des choses , sous laforme de lunité, elle le perçoit sous la forme multiple, et parles sens, dans les effets des causes (5).

Quoique je naie pas louvrage complet sous lesyeux, il me serait aisé de multiplier ces citations;maisen voilà plus quil nen faut, sans doute, pourétablir le panthéisme de Jean Érigène, et montrerquil était bien réellement, au ix' siècle, quant aufond des idées comme en fait de méthode, le repré-sentant de cette philosophie alexandrine, longtempsladversaire intellectuel du christianisme, et qui,dès le ii' siècle, avait tenté, sinon de se concilier,du moins de samalgamer avec la théologie nais-sante.

Puisque la tentative navait pas réussi du h' auv e siècle, lorsque le néoplatonisme alexandrin étaitencore accrédité et puissant, à plus forte raison de-vait-elle échouer au ix% lorsque lancienne doctrinenavait plus guère, pour organe et pour défenseur,quun philosophe errant, favori dun roi sans pou-voir. Je ne reviendrai pas sur ce que jai eu Thon-

(4) De nat. divis., 1. 1 , c. xu.

(2) Ibid., 1. m , c. îv.

(3) Ibid. 1 1. ii, c. ii.

(4) Ibid. 1 1. in , c. xvm.

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neur de vous dire, dans notre dernière réunion, dela clameur qui séleva contre Jean le Scot; elle futaussi générale que violente, et nuisit beaucoup à lacause dHincmar qui lavait pris pour défenseur.Jean lavait pourtant bien prévu, et sétait efforcéde prendre à ce sujet toutes ses précautions. On liten tête de son traité sur la prédestination, dédié àHincmar :

Dans cet opuscule donc, que nous avons écrit par vos ordreset en témoignage de votre foi orthodoxe, adoptez et attribuezà lEglise catholique ce que vous jugerez vrai ; repoussez etpardonnez-nous, à nous simple homme , ce qui vous paraîtrafaux; quant à ce qui semblera douteux, croyez , jusquà ceque lautorité vous enseigne quil faut le repousser, ou le tenirpour vrai et le croire toujours (6).

Mais la précaution fut vaine : on nabuse point,on nendort point des adversaires intellectuels. Non-seulement une foule de théologiens écrivirent contrele philosophe; non-seulement des conciles le con-damnèrent ; la rumeur de ses opinions arriva bientôtà Rome, et le pape Nicolas I er adressa à Charles leChauve, probablement de 865 à 867, une lettreconçue en ces termes :

Il a été rapporté à notre apostolat quun certain Jean, Scotdorigine, a traduit naguère, en latin, l'ouvrage que le bien-heureux Denys l'Aréopagite a écrit en langue grecque, surles noms divins et les ordres célestes. Ce livre aurait , selonlusage, nous être envoyé, et approuvé par notre jugement;d'autant plus que ce Jean, quoiqu'on le vante comme dunegrande science , na pas toujours , dit-on de toutes parts , sai-nement pensé sur certains sujets. Nous vous recommandonsdonc très-fortement de faire comparaître devant notre apos-tolat ledit Jean, ou du moins de ne pas permettre qu'il de-meure plus longtemps à Paris, dans lécole dont il passe pourêtre depuis longtemps le chef, afin quil ne mêle pas pluslongtemps l'ivraie avec le froment de la parole sacrée, et quilne donne pas de poison à ceux qui cherchent du pain (7).

Il y a grande contestation, entre les érudits, surles conséquences queut pour Jean le Scot cette re-doutable attaque : selon les uns, Charles le Chauve,après lavoir quelque temps soutenu, fut enfuiobligé de labandonner, et Jean se relira en Angle-terre, régnait alors le roi Alfred, qui laccueillitfort bien et le mit à la tête de lécole dOxford.Cetteopinion est fondée sur un passage de Matthieu deWestminster, chroniqueur anglais du xm' siècle;on y lit sous la date de 883 :

Cette année vint eii Angleterre maître Jean , Scot dorigine,homme d'un esprit très-pénétrant et dune éloquence singu-lière. Longtemps auparavant, ayant quitté sa patrie, il avaitpassé en Gaule, auprès de Charles le Chauve, et reçu par lui

(5) De nat. divis., 1. h , p. 74.

(G) De div. Prœd. prœf. Uec. de Mauguin , t. !«, p. 410.

(7) Recueil du P. Mauguin, t. i ,, f, p. 1Q3. Boulav, Ilist, universelle.Paris , l, w, p. 484.