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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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TRENTIEME LEÇON.

vcrncr ni la conduite privée des hommes, ni la so-ciété en général. Le caractère dominant, en un mot,du développement intellectuel dans lantiquité, cestla liberté de la pensée et son désintéressement pra-tique; cest un développement essentiellement ra-tionnel, scientifique. Avec le triomphe du chris-tianisme dans le monde romain, le caractère dudéveloppement intellectuel changea : ce qui était phi-losophie devint religion; la philosophie alla saffai-blissant de plus en plus; la religion envahit lintel-ligence; la forme de la pensée fut essentiellementreligieuse. Elle prétendit dès lors à beaucoup plusde pouvoir sur les affaires humaines; le but de lapensée, dans la religion, est essentiellement pra-tique; elle aspire à gouverner les individus, souventmême la société. Lordre spirituel continua, il estvrai, dêtre séparé de lordre temporel; le gouver-nement des peuples ne fut pas directement et plei-nement remis au clergé; la société laïque et la sociétéecclésiastique se développèrent chacune pour soncompte. Cependant lordre spirituel pénétra beau-coup plus avant dans lordre temporel quil nétaitarrivé dans lantiquité; et tandis que la liberté dela pensée, son activité purement scientifique avaitété, dans la Grèce et à Rome, le caractère dominantdu développement intellectuel, lactivité pratique,la prétention à la puissance, fut le caractère domi-nant du développement intellectuel chez les peupleschrétiens.

De résulta un autre changement, qui ne futpas de moindre importance. A mesure que la pen-sée humaine, sous la forme religieuse, prétendit àplus de pouvoir et sur la conduite des hommes etsur le sort des États, elle perdit de sa liberté. Aulieu de rester ouverte et livrée à la concurrence,comme chez les anciens, la société intellectuelle futorganisée, gouvernée; au lieu des écoles philoso-phiques, il y eut une Église. Ce fut au prix de sonindépendance que la pensée acheta lempire ; elle nese développa plus en tous sens et selon sa pure im-pulsion ; niais elle agit puissamment, immédiate-ment, sur les hommes et les sociétés.

Ce fait est grave, messieurs; il a exercé sur lhis-toire de lEurope moderne une influence décisive,si décisive quelle subsiste et sexerce encore de nosjours, au milieu de nous. La forme religieuse a cesséde dominer exclusivement dans la pensée humaine;le développement scientifique, rationnel, a recom-mencé; et pourtant quest-il arrivé? Les philosophesont-ils cru, ont-ils voulu faire de la science pure,comme ceux de lantiquité? Non : la raison humaineaspire aujourdhui à gouverner les sociétés, à lesréformer selon ses conceptions, à régler le mondeextérieur daprès des principes généraux ; cest-à-

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dire que la pensée, redevenue philosophique, a con-servé les prétentions quelle avait sous sa forme re-ligieuse; la philosophie aspire à faire ce qua fait lareligion; avec cette immense différence, il est vrai,quelle veut allier la liberté de la pensée et sa puis-sance, et quau moment elle essaye de semparerdes sociétés, de les gouverner, de placer le pouvoiraux mains de lintelligence, elle ne veut pas quelintelligence soit organisée, ni soumise à des for-mes et à un joug légal. Lalliance de la liberté in-tellectuelle, telle quelle a brillé dans lantiquité,et de la puissance intellectuelle, telle quelle sestdéployée dans les sociétés chrétiennes, cest legrand caractère, le caractère original de la civili-sation moderne, et cest sans aucun doute au seinde la révolution accomplie par le christianisme dansles rapports de lordre spirituel et de Tordre tem-porel, de la pensée et du monde extérieur, que cetterévolution nouvelle a pris son origine et son pre-mier point dappui.

A lépoque à laquelle nous nous sommes arrêtés,à la fin du x' siècle, le double fait qui caractérisela première révolution, je veux dire labdication dela liberté de lintelligence humaine et laccroisse-ment de sa puissance sociale, était déjà consommé.Dès le x' siècle, vous voyez la société spirituelleprétendre au gouvernement de la société temporelle,cest-à-dire, proclamer que la pensée a droit degouverner le monde; et, en même temps, vous voyezla pensée soumise aux règles , au joug de lÉglise,organisée suivant certaines lois. Ce sont les deuxrésultats les plus considérables des vicissitudes queTordre intellectuel a subies du v c au x e siècle, lesdeux faits principaux que lélément chrétien a jetésdans la civilisation moderne.

III. Nous arrivons au troisième élément primitifde cette civilisation, le monde germain, la barbarie.Voyons ce quau x'siècle la société moderne en avaitdéjà reçu.

Quand nous avons étudié létat des Germainsavant linvasion, deux faits surtout, deux formesdorganisation sociale nous ont frappés :

1° La tribu formée de tous les chefs de famillepropriétaires, et se gouvernant par une assemblée se rendait la justice, se traitaient les affairespubliques, en un mot, par la délibération communedes hommes libres; système très-incomplet, très-précaire sans doute, dans un tel état des relationssociales et des mœurs ,, mais dont cependant lesgrands rudiments se laissent entrevoir.

2° A côté de la tribu, nous avons rencontré labande guerrière, société lindividu vivait aussifort libre, quil pouvait adopter ou rejeter à songré, cependant le principe social nétait plus