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CIVILISATION EN FRANCE.
et de caractère différents, le régime des communesdu moyen âge, devait s’élever sur ces débris de lamunicipalité romaine ; mais il commençait à peineà poindre ; et en général tout ce qu’on peut démêlerau x' siècle d’existence et d’administration distinctedans les villes est romain.
Voyons maintenant ce qui restait de l’antiquitégréco-romaine sous le point de vue intellectuel, cequ’en tenaient encore les esprits du x' siècle. Je nepuis entrer ici dans aucun détail; je ne songe pointà chercher, soit dans les dogmes théologiques, soitdans les opinions populaires de ce temps, lesquellesse rattachaient à la philosophie et aux opinions ro-maines; je ne veux que caractériser, dans ses traitsles plus généraux, l’héritage intellectuel que nousa légué la société ancienne et son état à la fin dux” siècle.
Un fait immense, et beaucoup trop peu remar-qué, à mon avis, me frappe d’abord; c’est que leprincipe de la liberté de penser, le principe de toutephilosophie, la raison se prenant elle-même pourpoint de départ et pour guide, est une idée essen-tiellement fille de l’antiquité, une idée que la so-ciété moderne tient de la Grèce et de Rome. Nousne l’avons évidemment reçue ni du christianisme,ni de la Germanie, car elle n’était contenue ni dansl’un ni dans l’autre de ces éléments de notre civili-sation. Elle était puissante au contraire, dominantedans la civilisation gréco-romaine : c’est là sa véri-table origine, c’est là le legs le plus précieux qu’aitfait l’antiquité au monde moderne ; le legs qui n’ajamais été absolument suspendu et sans valeur, carvous avez vu l’idée mère de la philosophie, le droitde la raison à partir d’elle-même, animant les ou-vrages et la vie de Jean le Scot, et le principe de laliberté de la pensée debout encore, au ix" siècle, enface du principe de l’autorité.
Un second legs intellectuel de la civilisation ro-maine à la nôtre, c’est l’ensemble des beaux ouvragesde l’antiquité. Malgré l’ignorance générale, malgréla corruption delà langue, la littérature anciennes’est toujours présentée aux esprit» comme un digneobjet d’étude, d’imitation, d’admiration, comme letype du beau. L’influence de cette idée fut immense,vous le savez, du xiv' au xvi’ siècle; elle n’a jamaiscomplètement péri, et aux vin", ix e et x' siècles,nous l’avons rencontrée à chaque pas.
L’esprit philosophique et l’esprit classique, leprincipe de la liberté de la pensée et le modèle dubeau, c’est là, messieurs, ce que le monde romaina transmis au monde moderne, ce qui lui survi-vait encore dans Tordre intellectuel, à la fin dux' siècle.
IL Je passe à l’élément chrétien; je veux savoir
quel était, à cette époque, son état, et ce qu’il avaitfait.
Vous avez suivi, du v' au x” siècle, les vicissi-tudes de la société chrétienne; vous avez entrevudans son berceau l’origine, le modèle de tous lesmodes d’organisation, de tous les systèmes qui sesont présentés plus tard; vous y avez reconnu lesprincipes démocratique, aristocratique, monarchi-que; vous avez vu le peuple laïque, tantôt associéau peuple ecclésiastique, tantôt exclu de toute par-ticipation au pouvoir; toutes les combinaisons d’or-ganisation sociale religieuse, en un mot, se sontoffertes à vos yeux. Dans le cours de l’époque quenous avons étudiée, le régime aristocratique préva-lut; l’épiscopat devint bientôt le pouvoir dominantet presque unique. A la fin du x' siècle, la papautés’était élevée au-dessus de l’épiscopat, le principemonarchique surmontait le principe aristocratique;sous le point de vue social, l’état de l’Eglise se ré-duisait donc alors à ces deux faits ; prépondérancede l’Église dans l’État, prépondérance de la papautédans l’Église. Ce sont là les résultats qu’à cetteépoque on peut regarder comme consommés.
Sous le point de vue intellectuel, il est plus diffi-cile et encore plus important de se rendre comptede ce qu’avait déjà fourni l’élément chrétien à la ci-vilisation moderne. Permettez qu’ici je remonte unpeu haut, et que je compare un moment ce qui s’é-tait passé dans l’antiquité avec ce qui se passa dansla société chrétienne.
L’ordre spirituel et Tordre temporel, la penséehumaine et la société humaine, s’étaient développéschez les anciens parallèlement plutôt qu’ensemble,non sans une intime correspondance , mais sansexercer l’un sur l’autre une influence prompte etdirecte. Je m’explique. Sans parler des premierstemps de la philosophie et en la prenant dans l’é-poque de sa plus brillante gloire, Platon, Aristoteet la plupart des philosophes, soit de l’antiquitégrecque, soit plus tard de l’antiquité gréco-romaine,pensaient en pleine liberté, ou à peu près. L’Etat,la politique, n’intervenaient guère dans leurs tra-vaux pour les gêner, pour leur imprimer telle outelle direction. Eux, à leur tour, se mêlaient assezpeu de politique, s’inquiétaient assez peu d’exercer,sur la société au milieu de laquelle ils vivaient, uneinfluence immédiate et décisive; sans doute ilsexerçaient cette influence indirecte, éloignée, quiappartient à toute grande pensée humaine jetée aumilieu des hommes, mais l’action, l’influence di-recte de la pensée sur les faits extérieurs, de l’in-telligence pure sur la société, les philosophes an-ciens n’y prétendaient guère ; ils n’étaient pasessentiellement réformateurs; ils n’aspiraient à gou-