620 CIVILISATION EN FRANCE.
Indépendamment de ce qui touche les chanoineseux-mêmes, voilà les habitants des terrains qui leurappartiennent, dans Étampes même ou dans sonterritoire, affranchis de toute juridiction, de touteexaction des officiers royaux, et entre autres de cetteobligation de logement, source de tant d’abus.
Peu après, le même roi Philippe fait vœu, on nesait pas bien pourquoi, d’aller le casque en tête, lavisière baissée, l’épée au côté, la cotte d’armes surle dos, visiter le saint-sépulcre à Jérusalem, delaisser ses armes dans le temple, et de l’enrichir deses dons ; mais les évêques et les grands vassaux,consultés, s’opposent, dit-on, à cette absence du roi,comme dangereuse pour son royaume. ProbablementPhilippe lui-même n’était pas pressé d’accomplirson vœu. Un de ses fidèles d’Élampes, un hommedosa maison,Eudes, maire du hameau deChallou-Saint-Mard (Saint-Médard), offrit de faire le voyagepour le roi, armé de toutes pièces, comme Philippel’avait promis. Il employa deux années à ce pesantpèlerinage, et revint après avoir déposé ses armesdans le temple du Saint-Sépulcre, où elles demeu-rèrent assez longtemps en vue, avec un tableau d’ai-rain où le vœu et le voyage étaient racontés. Avantle départ d’Eudes, le roi prit sous sa garde ses sixenfants, un fils nommé Ansold et cinq filles; et àson retour en mars 1085, il leur donna, en récom-pense, tous les droits et privilèges contenus dans lacharte suivante :
« Faisons savoir qu’Eudes , maire de Challou,par l’inspiration divine et du consentement de Phi-lippe, roi de France , dont il était serviteur, estparti pour le sépulcre du Seigneur, et a laissé dansla main et sous la garde dudit roi son fils Ansoldet ses cinq filles. Et ledit roi a reçu et conservé cesenfants en sa main et sous sa garde. Et il a concédéà Ansold et à ses cinq sœurs susdites, filles d’Eudes,pour l’amour de Dieu, et par seule charité, et parrespect pour le saint-sépulcre , que tout héritiermâle, issu de lui ou d’elles , qui viendra à épouserune femme soumise au roi par le joug de la servitude,il l’affranchira par ledit mariage et la dégagera dulien de la servitude. Et si des serfs du roi épousentdes femmes de la descendance des héritiers d’Eudes,elles seront, ainsi que leurs descendants, de lamaison et domesticité du roi. Le roi donne à garderen fief, aux héritiers d’Eudes et à leurs héritiers,sa terre de Challou avec ses hommes; de telle sortequ’à raison de ce, ils ne soient tenus de paraître enjustice devant aucun des serviteurs du roi, mais
(1) On appelait caméra le lieu où se conservaient les titres et actes con-cernant les droits du roi et de la couronne, (Fleureau , Antiquités d'£tam-p$s, p. 83.)
— LEÇONS XXXI A XLIX.
devant le roi lui-même, et qu’ils ne payent aucundroit dans toute la terre du roi. Le roi ordonne enoutre, à ses serviteurs d’Étampes, de garder lachambre de Challou (1), vu que les gens de Challoudoivent faire la garde à Étampes, et que, leur cham-bre y étant établie, ils y feront meilleure garde. Etafin que lesditesfranchises et conventionsdemeurentfermes et stables à toujours, le roi en a fait faire leprésent mémorial qu’il a fait sceller de son sceau etde son nom , et confirmer, de sa propre main, parla croix sainte. Présents dans le palais ceux dont lesnoms et les sceaux suivent : Hugues , sénéchal del’hôtel ; Gaston de Poissy, connétable; Pains, d’Or-léans, chambellan ; Guy, frère de Galeran , cham-brier. Fait à Étampes, au mois de mars, dans lepalais , l’an de l’Incarnation 1085”, du règne du roile 25*. Ont assisté à la présente franchise, pour entémoigner la vérité, Anselin, fils d’Arembert; Albertde Bruncoin; Guesner, prêtre de Challou; Gérard,doyen; Pierre,filsd’Érard...etllaymonsonfils (2). »
Voilà donc une famille d’Étampes et ses descen-dants investis des plus importantes franchises, enpossession d’affranchir par mariage, de n’être jugésque par le roi lui-même ou ses officiers les plus pro-ches, de ne payer aucun subside, taille, péage, etc.Et moins de deux cents ans après, saint Louis, endéclarant les descendants d’Eudes deChallou-Saint-Mard exempts du guet de la ville de Paris, dit qu’ilssont au nombre de plus de trois mille. Et on encomptait encore deux cent cinquante-trois en 1598,lorsque le président Brisson fit attaquer leur privi-lège , dans un accès d’humeur contre les habitantsd’Étampes, qui, l’étant allés visiter dans sa maisonde Gravelle , ne lui avaient pas rendu tous les hon-neurs qu’il prétendait. Et ce privilège dura cinqcent dix-sept ans, car il ne fut aboli qu’en 1602,par arrêt du parlement de Paris (5).
Il y avait près d’Étampes, à Morigny, une grandeet riche abbaye de l’ordre de Saint-Benoît, forihéeparun démembrement de l'abbaye de Fleix ou Saint-Germer , près de Beauvais. En 1120 , Louis VI ac-corda , aux moines de Morigny, divers privilèges,parmi lesquels se trouve celui-ci :
« Les tenanciers (4) qui, dans la ville d’Étampes,ont été ou seront donnés aux moines du saint mo-nastère de Morigny, nous payeront les mêmes droitsqu’ils avaient coutume de nous payer lorsqu’ilsétaient en des mains laïques, à moins que remisene leur en soit faite par nous ou nos successeurs.
(2) Les Antiquités de la ville et du duché d'Étampes , par Fleureau, p. 78.
(3) Ibid., p. 77-94.
(J) Ilospites, c’est-à-dire les habitants de maisons tenues en censive.