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CIVILISATION EN FRANCE.
les chanoines, l’occasion de déployer toutes sesprétentions.
En 1113 ou 1114, un dimanche, vers le milieude l’été, fut» traîtreusement mis à mort, après son» dîner, par ses concitoyens de Beauvais, un certain» Renaud, chevalier, qui n’avait pas peu de consi-» dération parmi les siens (I). » Ces paroles sontde Guibert de Nogent; mais, ne parlant qu’inci-deinmentde ce meurtre, il oublie de rappeler ce quien fit la singularité et l’importance. 11 n’avait pasété commis par la seule population de Beauvais; unchanoine en était instigateur et y fut principalacteur. Le roi, à la nouvelle de ce crime, annonçasur-le-champ l’intention d’en prendre connaissance;le chapitre s’y refusa obstinément, prétendant qu’àlui seul appartenait la juridiction sur un confrère ;mais Louis le Gros, attentif à ne pas perdre uneoccasion d’établir son autorité et de lui imprimer cecaractère d’équité souveraine qui a tant servi laroyauté en France, ne se laissa point toucher par detelles remontrances et fit, par ses officiers, instruirel’affaire, saisir les biens et jusqu’aux personnes descoupables et des récalcitrants. Le chapitre, usantalors pour la première fois de son nouveau droit, mitla ville en interdit; le roi s’en irrita encore plus, etla bourgeoisie de Beauvais avec lui ; les choses mêmeen vinrent à ce point que plusieurs chanoines furentobligés de quitter la ville et que leurs souffrancesdevinrent un sujet de grande commisération dansplusieurs églises de France.
Dès que la lettre, leur mande Yves de Chartres, contenantle détail de vos calamités , a été lue publiquement au milieude nos frères réunis, elle est devenue pour nous la caused’abondantes larmes. Qui pourrait en effet lire d’un œil sec lerécit de voire exil, des vexations auxquelles se sont livréscontre vous les bourgeois , du pillage de vos maisons , et de ladévastation de vos terres? toutes choses où la violence seule aagi et où ont prévalu l’orgueil et l'envie des laïques contreles clercs. Quant à la justice ou l’injustice de l’interdit, enquoi cela regarde-t-il le roi?... Veillez donc bien à ne pasvous laisser abattre par la perte de vos biens ; l’amour desrichesses engendre en effet la faiblesse, et de la faiblesse naîtl’opprobre auquel vous ne pourrez en aucune manière échap-per, si vous mettez bassement votre cou sous les pieds deslaïques... Quant à nous, frères très-chers, nous sommes , sansle moindre doute, envers tous et en toutes choses, avec vousscion nos moyens et autant que vous le voudrez. Nous vousoffrons nos personnes et nos biens, metlez-nous à l’épreuve (2).
Yves de Chartres cependant ne se confiait pastant en la fermeté des chanoines, qu’il ne travaillâtà la leur rendre plus facile ; il intercédait pour euxauprès du roi d’un ton plus humble que celui de sesconseils :
(t) Vie de Guibert de Xogent , liv. 1 , ehap. xvii, p, 43C , dahs ma Collec-tion de* Mémoires relatifs à l’histoire de France.
— LEÇONS XXXI A XLIX.
Il convient, lui écrivait-il vers la meme époque , à la subli-mité royale de tenir la balance de la miséricorde et de lajustice, et d’adoucir ainsi l'une par l'autre : qu'une cicmenccindiscrète ne fomente pas l'insolence des sujets, et qu’unetrop grande rigueur n’étouffe pas la miséricorde... Pour celaje supplie Votre Excellence, ayant fléchi devant elle 1rs ge-noux de mou cœur, de montrer que j'ai obtenu quelque faveurdevant les yeux de sa royale Majesté , en voulant bien , pourl’amour de Dieu et le nôtre, traiter tellement le clergé et lepeuple de Beauvais, pour l'homicide commis, que l’innocencene soit point foulée, et que l’action téméraire commise parsuggestion diabolique ne soit pas châtiée de la peine des super-bes , mais corrigée avec la verge des repentants : car il neconvient pas à l’équité royale de traiter egalement tous sessujets , de peur qu'une fureur cruelle ne se glisse sous l’appa-rence de la correction , et qu’une terreur immodérée ne dis-perse à tous vents une population jadis bien-aimcc et dont laMajesté royale peut tirer, par-dessus toutes les villes duroyaume, un utile service... Quant à l'interdit mis sur l’églisede Beauvais, je désapprouve cette mesure (3j.
Je ne sais si ces raisonnements agirent sur Louisle Gros ou s’il eut quelque autre motif de terminerune affaire dont l’importance avait dépassé l’enceintede Beauvais; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il s’yrendit en 1115 avec les intentions les plus pacifiques,se réconcilia avec les chanoines, confirma ou mêmeétendit leurs privilèges, et, pour se faire bien venirde tous, délivra , par la charte que j’ai citée plushaut, les habitants de Beauvais des exactions duchâtelain Eudes. On ne dit pas ce qui arriva desmeurtriers du chevalier Renaud et s’ils expièrentleurcrime; mais il estvraisemblahlequelechanoinecoupable en fut quitte à bon marché, et que, siquelque peine fut infligée, elle tomba sur ses com-plices , gens de rien , que ne protégeait aucun privi-lège, car il ne paraît pas qu’à cette époque la communeréclamât le droit de propre justice, la plus souverainedes libertés.
Quelques années ne se passèrent pas sans queLouis le Gros donnât aux citoyens de Beauvais unenouvelle preuve de sa sollicitude , en leur accordantune petite charte relative à des intérêts qui nous pa-raissent de peu d’importance, mais qui étaient sûre-ment vus d’un autre œil par ceux qu’ils touchaientde près : des bourgeois du xn” siècle auraient verséle meilleur de leur sang pour jouir avec sécurité dequelques-unes de ees libertés individuelles aux-quelles nous ne pensons seulement pas, tant nousy sommes habitués.
« Au nom de saincte Trinité, amen. Loys, par lagrâce de Dieu, roy de France, je vueil faire à savoirà tous ciaux tant presens corne advenir , tant corneà chaux qui ore sont, que nous octroyons as hommes
(1) Recueil de» Historien* , etc., t. xv, p. 169.
(3) Ibid.