10 PORTRAITS CONTEMPORAINS,
cet opuscule étonnant. Enfin, à travers le manque dedirection du livre du Sentiment, et quoiqu’en sommel’espérance y domine, on y voit trace encore d’unepensée lugubre qui est commune à Jean-Jacques et àcertains de ses disciples, à M. de Sénancour en parti-culier : c’est que la civilisation européenne et les citésdont elle s’honore, destinées à périr, feront place àdes déserts, et que les voyageurs futurs s’y viendrontasseoir avec mélancolie comme aux ruines de Palmyreet de Babylone. L’Épopée lyonnaise de M. Ballancheétait fondée sur cette donnée de calamité et de tris-tesse. Dans les entretiens du Vieillard et du JeuneHomme, publiés en 1810, le vieillard qui, par un gra-cieux renversement d’idées (1), est pour l’avenir, tandisque le jeune homme est pour le passé, le vieillardtâchant de vaincre les pressentiments sinistres de cedésespoir de vingt ans, dit en un endroit i « Voilàdonc ce que je vous entends répéter chaque jour et àchaque instant du jour. Eh bien! moi aussi, j’ai cruquelque temps que tout était fini pour notre vieilleEurope. Oui, lorsqu’aux premiers orages de la Révolu-tion française, qui ont grondé sur vous à votre insu,Car vous n’étieZ qu’un enfant, je voyais tous les liensde la société se dissoudre, toutes les institutions nagerdans le sang, ah! ce fut alors qu’il fut permis decroire à la fin de toutes choses. » Mais cette perspec-tive funèbre ne dura pas longtemps pour M. Ballanche.Dans le récit qu’il a donné d’un voyage à la grande
(1) Selon l’expression de M. Barchou, dans l’article qu'il a con-sacré à M. Ballanclie {Revuedes Deux Mondes, avril 1831).
r