.3-2 PORTRAITS CONTEMPORAINS,
dès sa première heure (1). 11 arriva alors à la penséede M. Ballanche ce qu’il a dit de la pensée humaineen général ; son idée s’émancipa de cette forme de laRestauration où elle avait voulu trouver asile, et, de-venue plus libre, elle plana dans des cercles indéfinis.C’est même à partir de 1830 que les doctrines deM. Ballanche ont fait le plus de chemin par le monde,et qu’elles ont remué le plus d’esprits religieux et pen-seurs dans la jeunesse.
Entre l'Essai et l'Homme sans nom, M. Ballanchepublia, en 1819, le Vieillard et le Jeune Homme, en-
(1) Pendant les journées de Juillet 1830, un hasard assez sin-gulier me lit rencontrer M. Ballanche. A la nouvelle des Ordon-nances, j’étais parti en toute hâte de Ronfleur, où je me trouvaischez mon ami Ulric Guttinguer, pour revenir à Paris : de son côté,M. Ballanche était parti de Dieppe, où il était avec M ll,e Récamier,pour rentrer également dans la capitale. Nous nous trouvâmes àRouen et fûmes ensemble dans la même diligence do retour. Levoyage était fort lent, fort interrompu à chaque relais par toutessortes d’incidents. Durant la route, les voyageurs montaient etdescendaient sans cesse. M. Ballanche, je dois le reconnaître, avaitl’air des plus dégagés et des plus désintéressés sur les nouvelles quiarrivaient à chaque instant de Paris, et dont le résultat n’était plusdouteux. « Je crois bien, lui dis-je, que pour le coup nous allonsfranchir deux degrés d’initiation à la fois. » Et il se prit à rire. Ala montée d’une côte aux environs de Rosny, comme nous devisionsen cheminant, il me montra ce doux pays d’alentour, ces beauxombrages historiques, et me dit, en figurant par son geste un baiserd’adieu : « Et voilà pourtant, monsieur, ce dont les Bourbons n’ontplus voulu! » — Je n'ai jamais mieux compris qu’en le voyant àce moment décisif combien les dynasties, à force de fautes accu-mulées et de sottises, parviennent finalement à dégoûter et à déliereenx qui furent pendant des années leurs plus sincères et dévouészélateurs.