DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
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jours naturelle et vraie, elle ne songe jamais à paraître meil-leure qu’elle ne l’est. Si le roi ou la reine lui ont parlé, elleconte bonnement « ses petites prospérités, » et n’en fait pointmystère.
On lui fait un tort de tenir à ces légères faveurs : eh ! bonDieu, qui d’entre nous, fùt-ce le plus sage, s’il veut fouiller bienavant dans son cœur, n’y retrouvera pas quelqu’une de ces pe-tites faiblesses tant reprochées à madame de Sévigné, si cen’est que nous les cachons, et qu’elle les montre?
Il n’y a pas plus de justice à blâmer son admiration pour lecardinal de Retz, qu’elle appelait le héros du bréviaire. Indépen-damment des raisons d’affection et de parenté, quel jugementest assez fort pour s’élever au-dessus des préventions de sonsiècle, et quel siècle n’a pas classé ses hommes éminents d’aprèsl’influence plus ou moins grande qu’ils ont exercée sur les évè-nements contemporains?Retz n’était-il pas le dominateur de laFronde, le brillant chef de parti qui faillit renverser Mazarin, etréduisit la couronne à traiter avec lui de puissance à puissance?N’avait-il pas tout ce qui fascine les hommes, un de ces espritséblouissants dont l’éclat empêche de mesurer la portée, et cettehaute opinion de soi qui agit toujours plus ou moins sur lesautres, pour peu qu’elle paraisse justiliée par les circonstancesou par la position ? N’était-ce pas ce prélat éminent que soute-nait le jansénisme, et qui, par ses entreprises, par ses malheurs,et par sa retraite même, ne cessa d’occuper le monde? celuienfin que le grand Bossuet, du haut de la chaire de vérité, ca-ractérisait ainsi en présence même de Louis XIV : « Cet homme« si fidèle aux particuliers, si redoutable à l’État ; d’un caractère« si haut, qu’on ne pouvait ni l’estimer, ni le craindre, ni l’ai-« mer, ni le haïr à demi ? » Et vous auriez voulu que, seule deson temps, madame de Sévigné, échappant aux influences d’a-mitié, de reconnaissance, de parti, d'opinion, jugeât le cardinalde Retz comme l’histoire ! En vérité, vous faites bien de l’hon-neur à cette femme !
J'ai à peine indiqué rapidement les notes de ce clavier dontmadame de Sévigné a tiré de si brillants accords ; mais il est unthème favori qui les domine tous, et que l’oreille charmée suit,sans se lasser, à travers tous les détours de la symphonie, tousles changements de ton et de mouvement : c’est son amour ma-ternel ; il est pour elle « ce que les dévots appellent une pensée