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DE MADAME DE SÉVIGNÊ. 47
supplie de faire tous mes compliments chez vous et dans votrevoisinage. La reine est bien mieux.
8. A M de Pomponne.
Le lundi 14 novembre 1664.
Si j’en croyais mon cœur, c’est moi qui vous suis véritable-ment obligée de recevoir si bien le soin que je prends de vousinstruire. Croyez-vous que je ne trouve point de consolation envous écrivant? Je vous assure que j’y en trouve beaucoup, etque je n’ai pas moins de plaisir à vous entretenir, que vous enavez à lire mes lettres. Tous les sentiments que vous avez sur ceque je vous mande sont bien naturels; celui de l’espérance estcommun à tout le monde, sans que l’on puisse dire pourquoi ;mais enfin cela soutient le cœur.
Mercredi, 26 novembre.
Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais samanière a été différente; il semble qu’il soit honteux de recevoirtous les jours sa leçon par Boucherai 1 . Il a dit au rapporteur delire l’article sur quoi on voulait interroger l’accusé ; le rappor-teur a lu, et cette lecture a duré si longtemps, qu’il était dixheures et demie quand on eul fini. Il a dit : Qu’on fasse entrerFouquet; et puis s’est repris, M. Fouquet; mais il s’est trouvéqu’il n’avait point dit qu’on le fit venir; de sorte qu’il était en-core à la Bastille. On l’est donc allé quérir ; il est venu à onzeheures. On l’a interrogé sur les octrois : ii a fort bien répondu ;pourtant il s’est allé embrouiller sur certaines dates, sur les-quelles on l’aurait bien embarrassé, si on avait été bien habileet bien éveillé; mais, au lieu d’être alerte, M. le chancelier som-meillait doucement : on se regardait, et je pense que notre amien aurait ri, s’il avait osé. Enfin il s’est remis, et a continuéd’interroger ; et quoique M. Fouquet ait trop appuyé sur cet en-droit où on le pouvait pousser, il s’est trouvé pourtant que parl’évènement il aura bien dit; car dans son malheur il a de cer-tains petits bonheurs qui n’appartiennent qu’à lui. Si l’on tra-vaille tous les jours aussi doucement qu’aujourd’hui, le procèsdurera encore un temps infini.
Je vous écrirai tous les soirs; mais je n’enverrai ma lettre quele samedi au soir ou le dimanche ; elle vous rendra compte dejeudi, vendredi et samedi; et il faudrait que l’on pût vous enfaire tenir encore une le jeudi, qui vous apprendrait le lundi,mardi et mercredi ; ainsi les lettres n’attendraient pas longtempschez vous. Je vous conjure de faire mes compliments à votre
1 boucherai, alors maître des requêtes, et depuis chancelier, avait été chargé defaire mettre les scellés cher le surintendant.