DE MADAME DE SÉVIüNÉ.
49
je l’ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combienon est malheureux quand on a le cœur fait comme je l’ai, jesuis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense quevous n’en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dontje vous connais. J’ai été voir votre chère voisine 1 ; je vous plainsautant de ne l’avoir plus, que nous nous trouvons heureux del’avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami; elle a vu Sa-pho 2 , qui lui a redonné du courage. Pour moi, j’irai demain enreprendre chez elle; car de temps en temps je sens que j’ai be-soin de réconfort. Ce n’est pas que l’on ne dise mille choses quidoivent donner de l’espérance ; mais, mon Dieu ! j’ai l’imagina-tion si vive, que tout ce qui est incertain me fait mourir.
Vendredi 28 novembre.
Dès le matin, on est entré à la chambre. M. le chancelier a ditqu’il fallait parler des quatre prêts; sur quoi d’Ormesson a ditque c’était une affaire de rien, et sur laquelle on ne pouvait rienreprocher à M. Fouquet; qu’il l’avait dit dès le commencementdu procès. On a voulu le contredire : il a prié qu’il pût expliquerla chose comme il la concevait, et a prié son camarade 3 de l’é-couter. On l’a fait, et il a persuadé la cour que cet article n’é-tait pas considérable. Sur cela on a dit de faire entrer l’accusé :il était onze heures. Vous remarquerez qu’il n’est pas plus d’uneheure sur la sellette. M. le chancelier a voulu parler de cesquatre prêts. M. Fouquet a prié qu’on voulût lui laisser dire cequ’il n’avait pas dit la veille sur les octrois; on l’a écouté, il adit des merveilles ; et comme le chancelier lui disait ; « Avez-« vous eu votre décharge de l’emploi de cette somme?» il a dit :« Oui, monsieur ; mais c’a été conjointement avec d’autres af-«faires, » qu’il a marquées, et qui viendront en leur temps.« Mais, a dit M. le chancelier, quand vous avez eu vos décharges,« vous n’aviez pas encore fait la dépense ? — Il est vrai, a-t-il« dit; mais les sommes étaient destinées. — Ce n’est pas assez,« a dit M. le chancelier. —Mais, monsieur, par exemple, a dit« M. Fouquet, quand je vous donnais vos appointements, quel-« quefois j’en avais la décharge un mois auparavant; et comme« cette somme était destinée, c’était comme si elle eût été don-« née. » M. le chancelier a dit : « Il est vrai, je vous en avais« l’obligation. » M. Fouquet a dit que ce n’était pas pour le luireprocher ; qu’il se trouvait heureux de le pouvoir servir dans
1 Madame Duplessis-Guénégaud, qui était arrivée à Paris ce jour-là ou la veille.9 Mademoiselle de Scudéri.
* Le Cornier de Sainte-Hélène , qui était rapporteur conjointement avec M. d'Or-messoii.