I)E MADAME DE SÉVIGNÊ.
51
pondu sur tous les chefs : on continuera de suite ; et la choseira si vite, que je compte que les interrogations finiront cettesemaine. Je viens de souper à l’hôtel de Nevers; nous avonsbien causé, la maîtresse du logis* et moi, sur ce chapitre. Noussommes dans des inquiétudes qu’il n’y a que vous qui puissiezcomprendre ; car je viens de recevoir votre lettre ; elle vaut mieuxque tout ce que je puis écrire. Vous mettez ma modestie à unetrop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suisavec vous et avec votre cher solitaire. Il me semble que je levois, et que je l’entends dire ce que vous me mandez : je suis audésespoir que ce ne soit pas moi qui ait dit : La métamorphosede Pierrot en Tartufe s . Cela est si naturellement dit, que si j’a-vais autant d’esprit que vous m’en croyez, je l’aurais trouvé aubout de ma plume.
Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de fairedes vers.; MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent com-ment il faut s’y prendre. Il fit l’autre jour un petit madrigal, quelui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchalde Gramont : M. le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit madri-gal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : parcequ’on sait que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte detoutes les façons. Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : Sire,Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses; il est vraique voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamaislu. Le roi se mit à rire, et lui dit : N’est-il pas vrai que celui quil’a fait est bien fat? Sire, il n’y a pas moyen de lui donner unautre nom. Oh bien ! dit le roi, je suis ravi que vous m’en ayezparlé si bonnement; c’est moi qui l’ai fait. Ah! Sire, quelletrahison! que Votre Majesté me le rende ; je l’ai lu brusquement.Non, M. le maréchal ; les premiers sentiments sont toujours lesplus naturels. Le roi a fort ri de cette folie, et tout le mondetrouve que voilà la plus cruelle petite chose que l’on puisse faireà un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire desréflexions, je voudrais que le roi en fit là-dessus, et qu’il jugeâtpar là combien il est loin de connaître jamais la vérité.
Mardi a décembre.
Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin,mais si admirablement, que plusieurs n’ont pu s’empêcher del’admirer. M. Renard 5 a dit entre autres : « Il faut avouer que
‘ Anne de Gonzague, plus connue sous le nom de princesse Palatine .
* Le chancelier Séguier s'appelait Pierre, et ses ennemis lui avaient donné lesobriquet de Pierrot.
3 Conseiller de grand’chambre qui fut favorable à Fouquet.