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LETTRES
Ift. Au comte de Bussy-Rabutin
Paris, ce 26 juillet 1668.
Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre, etpuis notre procès sera fini.
Vous m’attaquez doucement, monsieur le comte, et me re-prochez finement que je ne fais pas grand cas des malheureux,mais qu’en récompense je battrai des mains pour votre retour ;en un mot, que je hurle avec les loups, et que je suis d’assezbonne compagnie pour ne pas dédire ceux qui blâment les ab-sents.
Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de cepays-ci, mon cousin ; apprenez donc de moi que ce n’est pas lamode de m’accuser de faiblesse pour mes amis. J’en ai beaucoupd’autres, comme dit madame de Bouillon*, mais je n’ai pascelle-là ; cette pensée n’est que dans votre tête, et j’ai fait mes preu-ves ici de générosité sur le sujet des disgraciés*, qui m’ont miseen honneur dans beaucoup de bons lieux, que je vous diraisbien si je voulais : je ne crois donc pas mériter ce reproche, etil faut que vous rayiez cet article sur le mémoire de mes défauts.Mais venons à vous.
Nous sommes proches, et de même sang ; nous nous plaisons,nous nous aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vousme parlez de vous avancer de l’argent sur les dix mille écus quevous aurez à toucher dans la succession de M. deChàlons 3 ;vous dites que je vous l’ai refusé, et moi je dis que je vous l’aiprêté; car vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en esttémoin, que mon cœur le voulut d’abord, et que lorsque nouscherchions quelques formalités pour avoir le consentement deNeuchèse 4 , afin d’entrer en votre place pour être payé, l’impa-tience vous prit; et, m’étant trouvée par malheur assez impar-faite de corps et d’esprit pour vous donner sujet de faire un fortjoli portrait'de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à notre an-cienne amitié, à notre nom et à la justice môme, le plaisird’être loué de votre ouvrage; vous savez qu’une dame de vosamies 6 vous obligea généreusement de le brûler; elle crut quevous l’aviez fait, je le crus aussi; et quelque temps après, ayantsu que vous aviez fait des merveilles sur le sujet de M. Fouquet
* Marie-Anne Mancmi, femme de Godefroi-Maurice de la Tour, duc deBouillon.
* Le cardinal de Retz, Pellisson, Pomponne et autres.
3 Jacques de Neuchèse, évêque de Châlons, grand-oncle de madame de Sévignéet de Gabrielle deToulongeon, première femme de Bussy-Rabutiu,
4 L’héritier de l’évèque de Châlons.
* Madame de Monglas.