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LETTRES
choses-là font un tort irréparable ; se rencontrer dans les bi-bliothèques, et recevoir cette douleur, par qui? Je ne veux pointvous étaler davantage toutes mes raisons; vous avez bien del’esprit; je suis assurée que si vous voulez faire un quart d’heurede réflexions, vous les verrez et vous les sentirez comme moi.Cependant que fais-je, quand vous êtes arrêté? Avec la douleurdans l’ame, je vous fais faire des compliments, je plains votremalheur, j’en parle même dans le monde, et je dis assez libre-ment mon avis sur le procédé de madame de la Baume *, pouren être brouillée avec elle. Vous sortez de prison, je vous vaisvoir plusieurs fois, je vous dis adieu quand je partis pour Breta-gne; je vous ai écrit, depuis que vous êtes chez vous, d’un styleassez libre et sans rancune; et enfin je vous écris encore,quand madame d’Époisses me dit que vous vous êtes cassé latête*.
Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vousconjurant d’ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gar-dez ma lettre, et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait dele croire;.et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d’unechose qui se fût passée entre deux autres personnes ; que votreintérêt ne vous fasse pas voir ce qui n’est pas ; avouez que vousavez cruellement offensé l’amitié qui était entre nous, et je suisdésarmée. Mais de croire que, si vous répondez, je puisse jamaisme taire, vous auriez tort, car ce m’est une chose impossible.Je verbaliserai toujours; au lieu d’écrire en deux mots, commeje vous l’avais promis, j’écrirai en deux mille ; et enfin j’en feraitant, par des lettres d’une longueur cruelle et d’un ennui mor-tel, que je vous obligerai, malgré vous, à me demander pardon,c’est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de bonnegrâce.
Au reste, j’ai senti votre saignée ; n’est-ce pas le 17 de cemois? Justement: elle me fit tous les biens du monde, et jevous en remercie. Je suis si difficile à saigner, que c’est charitéà vous de donner votre bras au lieu du mien.
Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d’affairesavec un placet, et je le ferai donner par une amie à M. Didé;car, pour moi, je ne le connais point ; et j’irai même avec cetteamie. Vous pouvez vous assurer que si je pouvais vous rendreservice, je le ferais, et de bon cœur et de bonne grâce. Je ne vousdis point l’intérêt extrême que j’ai toujours pris à votre fortune;
» Catherine de Bonne, comtesse de Tallart, femme de Roper d’Hostein , marquisde la baume ; elle avait fait imprimer en Hollande, sans l'aveu de Bussy, le manus-crit des Amours des Gaules , qu'il lui avait confié.
* Le bruit s'était répandu‘que Bussy avait été blessé par la chute d'une corniche :il n'en était rien.