ÜF, MADAME DE SÊV1GNÉ.
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ter contre moi présentement. Elle a été dans des peines de votresanté qui ne sont pas concevables; je me réjouis que vous soyezguéri, pour l’amour de vous et pour l’amour d’elle. Je vousprie que si vous avez encore quelque bourrasque à essuyer devotre bile, vous en obteniez d’attendre que ma fdle soit accou-chée. Elle se plaint encore tous les jours de ce qu’on l’a retenueici, et dit tout sérieusement que cela est bien cruel de l’avoirséparée de vous. Il semble que ce soit par plaisir que nous vousayons mis à deux cents lieues d’elle. Je vous prie sur cela decalmer son esprit, et de lui témoigner la joie que vous avezd’espérer qu’elle accouchera heureusement ici. Rien n’était plusimpossible que de l’emmener dans l’état où elle était; et rien nesera si bon pour sa santé, ni même pour sa réputation, que d’yaccoucher au milieu de ce qu’il y a de plus habile, et d’y êtredemeurée avec la conduite qu’elle a. Si elle voulait, après cela,devenir folle et coquette, elle le serait plus d’un an avant qu’onpût le croire, tant elle a donné bonne opinion de sa sagesse. Jeprends à témoin tous les Grignans qui sont ici, de la vérité detout ce que je dis. La joie que j’en ai a bien du rapport à vous;car. je vous aime de tout mon cœur, et suis ravie que la suiteait si bien justifié votre goût. Je ne vous dis aucune nouvelle ;ce serait aller sur les droits de ma fille. Je vous conjure seule-ment de croire qu’on ne peut s’intéresser plus tendrement queje fais à ce qui vous louche.
23. A M. de Grignan.
A Paris, vendredi 28 novembre 1670.
Ne parlons plus de cette femme, nous l’aimons au-delà detoute raison; elle se porte très-bien, et je vous écris en monpropre et privé nom. Je veux vous parler de M. de Marseille 1 , etvous conjurer, par toute la confiance que vous pouvez avoir enmoi, de suivre mes conseils sur votre conduite avec lui. Je con-nais les manières des provinces, et je sais le plaisir qu’on yprend à nourrir les divisions; en sorte qu’à moins que d’êtretoujours en garde contre les discours de ces messieurs, on prendinsensiblement leurs sentiments, et très-souvent c’est une injus-tice. Je vous assure que le temps ou d’autres raisons ont changél’esprit de M. de Marseille : depuis quelques jours il est fortadouci, et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter comme unennemi, vous trouverez qu’il ne l’est pas. Prenons-le sur ses pa-roles, jusqu’à ce qu’il ait fait quelque chose de contraire; rienn’est plus capable d’ôter tous les bons sentiments, que de mar-quer de la défiance ; il suffit souvent d’être soupçonné comme
* Toussaint de Forbin-Janson , évêque de Marseille.