DE MADAME DE SÊVIGNÊ.
85
d'Llacqueville à témoin de l’état où il m’a vue autrefois : maisquittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d’un biensans lequel la vie m’est dure et fâcheuse. Ce ne sont point desparoles, ce sont des vérités. Madame de Guénégaud m’a mandéde quelle manière elle vous a vue pour moi : je vous conjured’en garder le fond ; mais plus de larmes, je vous en prie : ellesne vous sont pas si saines qu’à moi. Je suis présentement assezraisonnable; je me soutiens au besoin, et quelquefois je suisquatre ou cinq heures tout comme une autre ; mais peu de cho-se me remet à mon premier état : un souvenir, un lieu, uneparole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres surtout, lesmiennes même en les écrivant, quelqu’un qui me parle de vous;voilà des écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrentsouvent. J’ai vu Raymond chez la comtesse du Lude; elle mechanta un nouveau récit du ballet; mais si vous voulez qu'onle chante, chantez-le. Je vois madame de Villars ; je me plaisavec elle, parce qu’elle entre dans mes sentiments; elle vous ditmille amitiés. Madame de La Fayette comprend fort bien aussiles tendresses que j’ai pour vous ; elle est touchée de l’amitiéque vous me témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille,quelquefois ici le soir par lassitude, mais rarement. J’ai vu celtepauvre madame Amelot ; elle pleure bien, je m’y connais. Faitesquelque mention de certaines gens dans vos lettres, afin que jele leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron * et desBourdaloue; ils se surpassent à l’envi. Voilà bien de mes nou-velles; j’ai fort envie de savoir des vôtres, et comment vousvous serez trouvée à Lyon; pour vous dire le vrai, je ne penseà nulle autre chose. Je sais votre route, et où vous avez couchétous les jours ; vous étiez dimanche à Lyon ; vous auriez bienfait de vous y reposer quelques jours. Vous m’avez donné en-vie de m’informer de la mascarade du mardi gras : j’ai su qu’ungrand homme plus grand de trois doigts qu'un autre , avait faitfaire un habit admirable ; il ne voulut point le mettre, et il setrouva par hasard qu’une dame qu’il ne connaît point du tout,à qui il n’a jamais parlé, n’était point à l’assemblée ! ; du reste,il faut que je dise comme Voiture 3 : personne n’est encore mortde votre absence, hormis moi. Ce n’est pas que le carnaval n’aitété d’une tristesse excessive, vous pouvez vous en faire hon-neur : pour moi, j’ai cru que c’était à cause de vous; mais ce
1 Jules Mascaron, prêtre de l'Oratoire, nommé en 1671 à l’évéclié de Tulle.
* Il s’agit ici du roi qui, désolé du départ de mademoiselle de La Vallière, nevoulut point mettre cet habit magnifique ; et cette dame n’est autre que madamede Montespan , enveloppée dans une contre-vérité. La plaisanterie un grand homme,etc., est empruntée à Molière. Voyez le Médecin malgré lui.
* Vincent Voiture, dont la réputation littéraire a été si grande de son tempsqu'à sa mort, arrivée en 1648 , l'Académie française prit le deuil.