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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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DE MADAME DE SÊVIGNÊ.

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d'Llacqueville à témoin de létat il ma vue autrefois : maisquittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir dun biensans lequel la vie mest dure et fâcheuse. Ce ne sont point desparoles, ce sont des vérités. Madame de Guénégaud ma mandéde quelle manière elle vous a vue pour moi : je vous conjureden garder le fond ; mais plus de larmes, je vous en prie : ellesne vous sont pas si saines quà moi. Je suis présentement assezraisonnable; je me soutiens au besoin, et quelquefois je suisquatre ou cinq heures tout comme une autre ; mais peu de cho-se me remet à mon premier état : un souvenir, un lieu, uneparole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres surtout, lesmiennes même en les écrivant, quelquun qui me parle de vous;voilà des écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrentsouvent. Jai vu Raymond chez la comtesse du Lude; elle mechanta un nouveau récit du ballet; mais si vous voulez qu'onle chante, chantez-le. Je vois madame de Villars ; je me plaisavec elle, parce quelle entre dans mes sentiments; elle vous ditmille amitiés. Madame de La Fayette comprend fort bien aussiles tendresses que jai pour vous ; elle est touchée de lamitiéque vous me témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille,quelquefois ici le soir par lassitude, mais rarement. Jai vu celtepauvre madame Amelot ; elle pleure bien, je my connais. Faitesquelque mention de certaines gens dans vos lettres, afin que jele leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron * et desBourdaloue; ils se surpassent à lenvi. Voilà bien de mes nou-velles; jai fort envie de savoir des vôtres, et comment vousvous serez trouvée à Lyon; pour vous dire le vrai, je ne penseà nulle autre chose. Je sais votre route, et vous avez couchétous les jours ; vous étiez dimanche à Lyon ; vous auriez bienfait de vous y reposer quelques jours. Vous mavez donné en-vie de minformer de la mascarade du mardi gras : jai su quungrand homme plus grand de trois doigts qu'un autre , avait faitfaire un habit admirable ; il ne voulut point le mettre, et il setrouva par hasard quune dame quil ne connaît point du tout,à qui il na jamais parlé, nétait point à lassemblée ! ; du reste,il faut que je dise comme Voiture 3 : personne nest encore mortde votre absence, hormis moi. Ce nest pas que le carnaval naitété dune tristesse excessive, vous pouvez vous en faire hon-neur : pour moi, jai cru que cétait à cause de vous; mais ce

1 Jules Mascaron, prêtre de l'Oratoire, nommé en 1671 à lévéclié de Tulle.

* Il sagit ici du roi qui, désolé du départ de mademoiselle de La Vallière, nevoulut point mettre cet habit magnifique ; et cette dame nest autre que madamede Montespan , enveloppée dans une contre-vérité. La plaisanterie un grand homme,etc., est empruntée à Molière. Voyez le Médecin malgré lui.

* Vincent Voiture, dont la réputation littéraire a été si grande de son tempsqu'à sa mort, arrivée en 1648 , l'Académie française prit le deuil.