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LETTRES
fleuve n'est composé que d’eau comme les autres : pour moi, j’enai une idée extraordinaire ; il me semble qu’on devrait dire :
Mille sources de sang forment cette rivière,
Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements ,
Au lieu de murmurer , fait des gémissements
Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine; enattendant, je puis vous dire que ce qu’il avait à faire n’était autrechose que d’avoir le plaisir de lui laver sa cornette ; il l’a faitplus volontiers qu’un autre. Elle est, je vous assure, bien mor-tifiée et bien décontenancée : je la vis l’autre jour; elle n’a pasle mot à dire. Votre absence a renouvelé la tendresse de tous vosamis ; mais il faut que cette absence ne soit pas infinie ; et, quel-que aversion que vous ayez pour les fatigues d’un long voyage,vous ne devez songer qu’à vous mettre en état de les recommen-cer. J’ai dit à M. de La Rochefoucauld ce que vous trouvez desfatigues des autres, et l’application que vous en faites : il m’achargée de mille amitiés pour vous, mais d’un si bon ton, etaccompagnées de si agréables louanges, qu’il mérite d’être aiméde vous.
Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse àêtre nommé dans mes lettres : je vous remercie d’avoir fait men-tion de Brancas. Vous aurez vu votre tante* au Saint-Esprit, etvous aurez été reçue comme une reine. Ma fille, je vous con-jure de me bien mander tout cela, et de me parler de M. de Gri-gnan et de M. d’Arles 8 . Vous savez que nous avons réglé quel’on hait autant les détails des personnes qui sont indifférentes,qu’on les aime de celles qui ne le sont pas ; c’est à vous à de-viner de quel nombre vous êtes auprès de moi. Mascaron, Bour-daloue, me donnent tour-à-tour des plaisirs et des satisfactionsqui doivent, pour le moins, me rendre sainte : dès que j’entendsquelque chose de beau, je vous souhaite ; vous avez part à toutce que je pense : j’admire en moi, tous les jours, les effets na-turels d’une extrême amitié. Je vous embrasse tendrement, em •brassez-moi aussi. Une petite amitié à mon coadjuteur : pourM. de Grignan, il me semble qu’il est si glorieux de vous avoir,qu’il n’écoule plus personne.
1 Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son Temple de la Mort.
Mille sources de sang y font mille rivières,
Qui, traînaut des corps morts et de vieux ossements,
Au lieu de murmurer, font des gémissements.
* Anne d’Ornano, femme de François de Lorraine, comte d’Harcourt, et sœur deMarguerite d'Ornano , mère de M. de Grignan.
3 François-Adhémar de Monteil, archevêque d’Arles, commandeur des ordresdu roi, oncle de M. de Grignan.