DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
80
saurait avoir trop de précaution pour éviter ce malheur. Je sou-haite que l’eau vous ait été favorable ; en un mot, je vous sou-haite tous les biens, et je prie Dieu qu’il vous garantisse de tousles maux.
34. A madame de Grignan.
A Paris, vendredi au soir, 27 février 1671.
Le Rhône, ma chère fille, me tient fort au cœur ; je crois quevous êtes arrivée heureusement, mais j’aimerais bien à le sa-voir par vous : j’attends cette nouvelle avec une impatience di-gne de tout le reste. Il nous semble que vous arrivâtes samedià Arles; il nous semble que M. de Grignan est venu au-devantde vous au Saint-Esprit ; il nous semble qu’il a été ravi de vousrevoir et de vous ravoir; il nous semble que vous avez faitcomme mercredi votre entrée à Aix ; et puis, il nous semble quevous êtes bien lasse. Ma chère enfant, reposez-vous, au nom deDieu ; tenez-vous au lit, restaurez-vous, et contez-moi bien l’étatoù vous êtes. Savez-vous que votre souvenir fait ici la fortunede ceux que vous en favorisez ? Les autres languissent après. Lepetit mot pour ma tante ne se peut payer; on est encore fortloin de vous oublier. On m’a tantôt dit mille horreurs de cettemontagne de Tarare : que je la hais ! Il y a un autre certainchemin où la roue est en l’air, et l’on tient le carrosse parl’impériale; je ne soutiens pas cette idée; mais il n’est plusquestion de tout cela.
RÉPONSE A LA LETTRE DE VIENNE.
Je la reçois présentement, cette aimable lettre ; ne voyez-vouspoint comme je la reçois, et avec quelle tendresse je la lis? Jecrois que vous ne me demandez pas que je puisse être de sang-froid en cette occasion. Il est vrai que la dignité de beauté oùvous avez été élevée n’est pas d’une petite fatigue ; si vous n’é-tiez point belle, vous vous reposeriez : il faut choisir. Votre pa-resse me fait peur; ne la croyez pas sur ce choix; il n’y a riende si aimable que d’être belle; c’est un présent de Dieu qu’il fautconserver. Vous savez comme j’aime votre beauté; mon amour-propre m’y fait prendre intérêt : je vous la recommande pourl’amour de moi. Il me semble qu’on me va trouver bien habileen Provence d’avoir fait un si joli visage, si doux et si régulier.Vous êtes fâchée que votre nez ne soit pas de travers ; et moi,qui suis rangée, j’en suis ravie : je ne comprends pas ce quepeuvent faire avec moi mes paupières bigarrées 1 . Mais necroyez-vous point que M. de Coulanges et moi nous sommessorciers, de deviner tout ce que vous faites? Vous n’êtes pointsurprise des bords de votre Rhône; vous les trouvez beaux, et ce
1 /'oyez la note a de la paçe 67.