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I.ETTRKS
arrivée il Aix. Il me vint hier un gentilhomme' de ce pays-là,qui était présent à cette arrivée, et qui vous a vue jouer à pe-tite prime avec Vardes*, Bandol et un autre ; je voudrais pouvoirvous dire comme je l’ai reçu, et ce qu’il m’a paru, de vous avoirvue jeudi dernier. Vous admiriez lant l’abbé de Vins d’avoir puquitter M. de Grignan, j’admire bien plus celui-ci de vous avoirquittée : il m’a trouvée avec le père Mascaron, à qui je donnaisun très-beau dîner : comme il prêche à ma paroisse, et qu’il vintme voir l’autre jour, j’ai pensé que cela était d’une vraie petitedévote de lui donner un repas; il est de Marseille, et a trouvéfort bon d’entendre parler de Provence. J’ai su encore, par d’au-tres voies, que vous avez eu trois ou quatre démêlés à votreavènement. Ma fille, on ne parvient point à ne pas avoir de cesmalheurs en province; mais, comme il n’y a peut-être rien devrai dans ce qu’on m’a conté, j’attendrai que vous m’en parliez,avant que de vous dire mon avis sur ce sujet. J’ai demandé à cegentilhomme si vous n’étiez point bien fatiguée ; il m’a dit quevous étiez très-belle; mais vous savez que mes yeux pour voussont plus justes que ceux des autres: je pourrais bien voustrouver abattue et fatiguée au travers de leurs approbations. J’aiété enrhumée ces jours-ci, et j’ai gardé ma chambre; presquetous vos amis ont pris ce temps-là pour me venir voir; l’abbéTêtu 3 m’a fort priée de le distinguer en vous écrivant. Je n’aijamais vu une personne absente être si vive dans tous les cœurs ;c’était à vous qu’était réservé ce miracle : vous savez commenous avons toujours trouvé qu’on se passait bien des gens; onne se passe point de vous : ma vie est employée à parler de vous;ceux qui m’écoutent le mieux sont ceux que je cherche le plus.N’allez point craindre que je sois ridicule; car, oulre que le su-jet ne l’est pas, c’est que je connais parfaitement bien et lesgens et le lieu, et ce qu’il faut dire et ce qu’il faut taire. Je disun peu de bien de moi en passant, j’en demande pardon au Bour-daloue et au Mascaron : j’entends tous les matins ou l’un oul’autre; un demi-quart des merveilles qu’ils disent devrait faireune sainte.
Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du toutm’accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi; je suisplus touchée que je ne l’étais lorsque vous étiez en chemin ; je
1 M de Julianis.
* Le marquis de Vardes , disgracié par Louis XIV pour avoir pris part à plu-sieurs intrigues de Cour, était alors relégué dans son Gouvernement ü'Ai{jucs-Mortes.Il ne fut rappelé à la Cour qu’en 1682.
3 Jacques Têtu , abbé de Belval, auteur des Stances chrétiennes sur divers pas-sages de CÉcriture sainte et des Pères. C’était un personnage vaporeux plaint parmadame de Sévigné, et dont M. de Coulanges se moquait, il était de l’Académiefrançaise.