DE MADAME DF. SÉVIGNÉ.
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repleure sur nouveaux frais; je ne vois goutte dans votre cœur;je me représente cent choses désagréables que je ne vous puisdire; je ne vois pas même ce que pense M. dp Grignan; et toutest brouillé, je ne sais comment, dans ma tête. Je vous vois ac-cablée d’honneurs, et d’honneurs qui tiennent fort au nom quevous portez; rien n’est plus grand ni plus considéré; nulle fa-mille ne peut être plus aimable : vous y êtes adorée, à ce que jecrois, car le coadjuteur ne m’écrit plus; mais j’ignore commentvous vous portez dans tout ce tracas. C'est une sorte de vieétrange que celle des provinces ; on fait des affaires de tout. Jem’imagine que vous faites des merveilles, et je voudrais biensavoir ce que ces merveilles vous coûtent, soit pour vous plain-dre, soit pour ne vous plaindre pas.
Je reçois votre lettre, ma chère enfant, et j’y fais réponseavec précipitation, parce qu’il est tard : cela me fait approuverles avances de provision. Je vois bien que tout ce qu’on m’a ditde vos aventures à votre arrivée n’est pas vrai; j’en suis très-aise; ces sortes de petits procès dans les villes de province, oùl’on n’a rien autre chose dans la tête, font une éternité d’éclair-cissements, et c’est assez pour mourir d’ennui. Mais vous êtesbien plaisante, madame la comtesse, de montrer mes lettres :où est donc ce principe de cachotterie pour ce que vous aimez ?Vous souvient-il avec quelle peine nous attrapions les dates decelles de M. de Grignan? Vous pensez m’apaiser par vos louan-ges, et me traiter toujours comme la Gazette de Holland « ; je m’envengerai. Vous cachez les tendresses que je vous mande, fri-ponne; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens, cellesque vous m’écrivez. Je ne veux pas qu’on croie que j’ai pensémourir, et que je pleure tous les jours, pour qui? pour une in-grate. Je veux qu’on voie que vous m’aimez, et que, si vousavez mon cœur tout entier, j’ai une place dans le vôtre. Je feraitous vos compliments. Chacun me demande : Ne suis-je pointnommé? Et je dis: Non, pas encore, mais vous le serez. Parexemple, nommez-moi un-peu M. d’Ormesson, et les Mesmes*;il y a presse à votre souvenir ; ce que vous envoyez ici est toutaussitôt enlevé : ils ont raison, ma fille; vous êtes aimable, etrien n’est comme vous. Voilà, du moins, ce que vous cacherez,car, depuis Niobé, jamais une mère n’a parlé comme je fais.Pour M. de Grignan, il peut bien s’assurer que, si je puis quel-que jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas. Comment!ne me pas remercier d’un tel présent ! ne me point dire qu’ilest transporté ! Il m’écrit pour me la demander, et ne me re-mercie point quand je la lui donne. Je comprends pourtant qu’il
* Jean-Antoine de Mesmes , président à mortier , et son fils Jean-Jacques, comted’Avatix , qui fut de l’Académie française.