Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
95
JPEG-Download
 

DE MADAME DF. SÉVIGNÉ.

98

repleure sur nouveaux frais; je ne vois goutte dans votre cœur;je me représente cent choses désagréables que je ne vous puisdire; je ne vois pas même ce que pense M. dp Grignan; et toutest brouillé, je ne sais comment, dans ma tête. Je vous vois ac-cablée dhonneurs, et dhonneurs qui tiennent fort au nom quevous portez; rien nest plus grand ni plus considéré; nulle fa-mille ne peut être plus aimable : vous y êtes adorée, à ce que jecrois, car le coadjuteur ne mécrit plus; mais jignore commentvous vous portez dans tout ce tracas. C'est une sorte de vieétrange que celle des provinces ; on fait des affaires de tout. Jemimagine que vous faites des merveilles, et je voudrais biensavoir ce que ces merveilles vous coûtent, soit pour vous plain-dre, soit pour ne vous plaindre pas.

Je reçois votre lettre, ma chère enfant, et jy fais réponseavec précipitation, parce quil est tard : cela me fait approuverles avances de provision. Je vois bien que tout ce quon ma ditde vos aventures à votre arrivée nest pas vrai; jen suis très-aise; ces sortes de petits procès dans les villes de province,lon na rien autre chose dans la tête, font une éternité déclair-cissements, et cest assez pour mourir dennui. Mais vous êtesbien plaisante, madame la comtesse, de montrer mes lettres : est donc ce principe de cachotterie pour ce que vous aimez ?Vous souvient-il avec quelle peine nous attrapions les dates decelles de M. de Grignan? Vous pensez mapaiser par vos louan-ges, et me traiter toujours comme la Gazette de Holland « ; je menvengerai. Vous cachez les tendresses que je vous mande, fri-ponne; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens, cellesque vous mécrivez. Je ne veux pas quon croie que jai pensémourir, et que je pleure tous les jours, pour qui? pour une in-grate. Je veux quon voie que vous maimez, et que, si vousavez mon cœur tout entier, jai une place dans le vôtre. Je feraitous vos compliments. Chacun me demande : Ne suis-je pointnommé? Et je dis: Non, pas encore, mais vous le serez. Parexemple, nommez-moi un-peu M. dOrmesson, et les Mesmes*;il y a presse à votre souvenir ; ce que vous envoyez ici est toutaussitôt enlevé : ils ont raison, ma fille; vous êtes aimable, etrien nest comme vous. Voilà, du moins, ce que vous cacherez,car, depuis Niobé, jamais une mère na parlé comme je fais.Pour M. de Grignan, il peut bien sassurer que, si je puis quel-que jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas. Comment!ne me pas remercier dun tel présent ! ne me point dire quilest transporté ! Il mécrit pour me la demander, et ne me re-mercie point quand je la lui donne. Je comprends pourtant quil

* Jean-Antoine de Mesmes , président à mortier , et son fils Jean-Jacques, comtedAvatix , qui fut de lAcadémie française.