I)E MADAME DE SÉVIGNÉ.
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yeux, et moi j’avais une mine qui ne valait rien. Après cela onm’a dit cent mille biens de vous, et Mademoiselle m’a com-mandé de vous dire qu’elle était fort aise que vous ne fussiezpoint noyée, et que vous fussiez en bonne santé. Nous fûmescliez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles. Voilàde terribles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que jene suis plus dévoie : hélas ! j’aurais bien besoin des matines etde la solitude de Livry; si est-ce que je vous donnerai les deuxlivres de La Fontaine, quand vous devriez être en colère ; il y ades endroits jolis, et d’autres ennuyeux : on ne veut jamais secontenter d’avoir bien fait, et en voulant mieux faire on fait plusmal.
39. A madame de Grignan.
A Paris, mercredi 18 mars 167t.
Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considé-rablement. J’apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix :mais vous ne me dites pas si votre mari était avec vous, ni dequelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vousme le représentez très-plaisamment, aussi bien que votre em-barras et vos civilités déplacées. Bon Dieu ! que n’élais-je avecvous ! Ce n’est pas que j’eusse mieux fait que vous, car je n’aipas le don de placer si juste les noms sur les visages; au con-traire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus : mais il mesemble que je vous aurais aidée , et que j’aurais fait du moinsbien des révérences. Il est vrai que c’est un métier tuant que cetexcès de cérémonies et de civilités; cependant ne vous relâchezsur rien ; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs et auxmanières des gens avec qui vous avez à vivre ; accommodez-vous un peu de ce qui n’est pas mauvais ; ne vous dégoûtez pointde ce qui n’est que médiocre; faites-vous un plaisir de ce quin’est pas ridicule.
Il y a présentement une nouvelle qui fait l’unique entretien deParis. Le roi a commandé à M. de S... de se défaire de sa char-ge, et tout de suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi?Pour avoir trompé au jeu, et avoir gagné cinq cent mille écusavec des cartes ajustées. Le cartier fut interrogé par le roi mê-me : il nia d’abord; enfin, sur le pardon que Sa Majesté lui pro-mit, il avoua qu’il faisait ce métier depuis longtemps; on ditmême que cela se répandra plus loin, car il y a plusieurs mai-sons où il fournissait de ces bonnes cartes rangées. Le roi a eubeaucoup de peine à se résoudre à déshonorer un homme de laqualité de S...; mais voyant que, depuis deux mois, tous ceuxqui jouaient avec lui étaient ruinés, Sa Majesté a cru qu’il y al-lait de sa conscience à faire éclater cette friponnerie. S... savait