Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
101
JPEG-Download
 

101

1)E MADAME DE SÉVIGNÉ.

40. A madame de Grignan.

Du même jour, 18 mars 1671.

Avant que denvoyer mon paquet, je fais réponse à votre lettredu 11, que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retar-dements de la poste.

MONS1BUB DE BARILI.ON'.

JInterromps la plus aimable mère du monde pour vous dire trois mots ,qui ne seront guère bien arrangés, mais qui seront vrais. Sachez donc imadame, que je vous ai toujours plus aimée que je ne vous lai dit, et quesi jamais je gouverne, la Provence naura plus de gouvernante. En atten-dant, gouvernez-vous bien, et régnez doucement sur les peuples que Dieua soumis à vos lois. Adieu, madame ; je quitte Paris sans regret.

MADAME DE SÉVIGNÉ.

Cest ce pauvre Barillon qui ma interrompue, et qui ne metrouve guère avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de voslettres sans pleurer. Je ne le puis, ma fille, mais ne souhaitezpoint que je le puisse ; aimez mes tendresses, aimez mes faibles-ses : pour moi, je men accommode fort bien. Je les aime bienmieux que les sentiments de Sénèque et dÉpictète. Je suis dou-ce , tendre, ma chère enfant, jusques à la folie ; vous mêtestoutes choses; je ne connais que vous. Hélas! je suis bien pré-cisément comme vous pensez, cest-à-dire daimer ceux qui vousaiment et qui se souviennent de vous; je le sens tous les jours.Quand je trouvai Mellusine s , le cœur me battit de colère et dé-motion ; elle sapprocha, comme vous savez, et me dit : bien !madame, êtes-vous bien fâchée? Oui, madame, lui dis-je ; onne peut pas plus. Ah! vraiment, je le crois; il faudra vousaller consoler. Madame, nen prenez pas la peine, ce seraitune chose inutile. Mais, me dit-elle, nêtes-vous pas chez vous ? Non, madame, on ne my trouve jamais. Voilà notre dia-logue. Je vous assure quelle est débellée, comme dit Coulanges :il ne me semble pas quelle ait une langue présentement. Mais jeveux revenir à mes lettres, quon ne vous envoie point; jensuis au désespoir. Croyez-vous quon les ouvre? croyez-vousquon les garde? Hélas ! je conjure ceux qui prennent cette peinede considérer le peu de plaisir quils ont à celte lecture, et lechagrin quils nous donnent. Messieurs, du moins ayez soin deles faire recacheter, afin quelles arrivent tôt ou tard. Vous par-lez de peinture : vraiment vous men faites une de lhabit de vosdames, qui vaut tout ce quune description peut valoir. Vousdites que vous voudriez bien me voir entrer dans votre cham-

' Conseiller dÉtat, ambassadeur en Angleterre.* Madame de Marans.